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Les derniers de la classe (ouvrière)

jeudi 18 novembre 2010 :: Permalien

Mathieu Rigouste est un jeune sociologue rattaché à l’université de Paris-VIII, auteur de L’Ennemi intérieur (La Découverte). Pour Libertalia, il prépare actuellement un ouvrage sur le thème des « marchands de peur ». Cet article a été initialement rédigé pour Le Chat du 9.3, le bulletin du syndicat CNT-éducation 93.

Les derniers de la classe (ouvrière).

Depuis le mouvement contre le CPE, les mobilisations des lycées des quartiers populaires font face à une répression féroce et bien supérieure à celle que subissent les lycées des quartiers privilégiés. Au cours du mouvement contre la réforme des retraites, des déploiements policiers massifs y ont provoqué des affrontements prévisibles. Des jeunes ont été insultés, chargés, parfois frappés, par dizaines gardés à vue et pour certains inculpés. Aux abords du lycée Jean-Jaurès de Montreuil, la police a tiré dans la foule, un lycéen a perdu l’usage d’un œil.

Les « polices de maintien de l’ordre » savent ajuster leur violence et leur présence au statut social de leurs « publics » selon ce qu’elles recherchent. Elles n’agissent pas de la sorte devant le lycée Henri IV, au cœur de Paris. La violence policière s’est manifestée à la manière dont elle se manifeste en général dans les quartiers populaires, en provoquant des désordres gérables, c’est-à-dire susceptibles d’alimenter les marchés politiques et économiques de la répression mais sans non plus dégénérer. La police a employé une technique qu’on retrouve d’ailleurs dans d’autres institutions : sanctionner et bannir les derniers de la classe et les indisciplinés, faire le tri entre les bons et les mauvais élèves.

Une grande partie des lycéens des quartiers populaires navigue au bord de la relégation totale. À Nanterre, Montreuil, comme à Lyon ou à Toulouse, les franges les plus dominées de la jeunesse – les derniers de la classe ouvrière – se sont mêlées à des formes conventionnelles de manifestation et de revendication et à des formes d’action directe, de blocage et de sabotage. Ils y ont reconnu un lieu pour exprimer leur colère. Ce cocktail de rage et d’organisation menaçait de devenir ingouvernable. Voilà en partie ce qui explique la férocité de la répression à l’encontre des lycées de quartiers populaires. Une société inégalitaire a besoin d’écoles de sélection et de soumission, tandis que la grève et la lutte sont des écoles de libération.

Mathieu Rigouste

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