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jeudi 7 mai 2026 :: Permalien
Publié dans Le Monde des livres du jeudi 7 mai 2026.
L’écrivaine a milité avec Act Up dès sa création, en 1987, pour agir contre le sida. Face à l’oubli menaçant ces années de lutte décisives, elle a écrit « Let the Record Show. Une histoire politique d’Act Up-New York ». Conversation avec une femme d’action.
Avec sa voix douce et le sourire serein qui ne la quitte jamais, Sarah Schulman ne transpire pas la rage du militantisme. Née en 1958, cette ancienne journaliste – par ailleurs lesbienne et militante féministe – s’engage à Act Up-New York, l’organisation LGBT de lutte contre le sida, dès sa création, en 1987. Devenue autrice à succès d’essais et de romans, et professeure de creative writing à l’université Northwestern, dans l’Illinois, Schulman a publié en 2021 Let the Record Show. Une histoire politique d’Act Up-New York, 1987-1993, que voici traduit. Mouvement majeur de l’histoire politique de la fin du XXe siècle, Act Up-New York a non seulement inspiré la création d’Act Up-Paris, en 1989, mais sert encore de modèle d’action, aujourd’hui, à des mouvements sociaux, notamment écologistes.
Comment êtes-vous devenue l’historienne d’une lutte à laquelle vous avez participé ?
Quand Act Up a été fondé, en 1987, j’écrivais sur le sida depuis plus de cinq ans. En 1980, j’avais 22 ans, et j’ai commencé à écrire pour des journaux féministes et gay. Chaque ville avait des publications lesbiennes et gay à cette époque, pour lesquelles nous travaillions gratuitement. Puis est arrivé l’article du New York Times du 3 juillet 1981 : « Rare cancer seen in 41 homosexuals » [« un cancer rare observé chez 41 homosexuels »], qui a été un choc. Nous ne le savions pas encore, mais il s’agissait des premiers malades – qui allaient mourir – et du début de l’épidémie du sida. J’ai commencé à écrire des articles sur des femmes infectées, des enfants nés séropositifs, et sur les sans-abri qui tombaient malades – il y avait beaucoup de cas à New York à cette époque. J’ai rejoint Act Up en juillet 1987, quelques semaines après la création, et j’y suis restée jusqu’à la scission entre le collectif et les spécialistes des traitements, qui le quittent en 1992.
Qu’est-ce qui vous a décidée ensuite à en écrire l’histoire ?
En 2001, j’étais en voiture à Los Angeles, et j’ai entendu à la radio : « Aujourd’hui, c’est le 20e anniversaire du sida. » Le discours qui suivait minimisait entièrement l’indifférence des Américains vis-à-vis des débuts de la pandémie. Après l’arrivée des trithérapies, qui ont sauvé les personnes séropositives, en 1996, on se dirigeait vers une réécriture de l’histoire qui inventait une bienveillance du « grand peuple américain » ayant vaincu la maladie. Sauf que c’était absolument faux ! Pendant quinze ans, nous n’avions pas pu sauver nos amis malades : tout le monde mourait, et il y avait un niveau de souffrance effroyable. C’est ça qui nous avait mis en colère. Et on était en train de l’oublier… Donc j’ai décroché mon téléphone et j’ai appelé mon ami le cinéaste et documentariste Jim Hubbard, pour lui dire : « Nous devons faire quelque chose. On va créer des données pour Internet. »
Est-ce l’origine de vos interviews des anciens membres d’Act Up ?
Pendant plus de quinze ans, nous avons interviewé 188 survivants d’Act Up-New York, et on a mis tous ces entretiens en ligne sur le site Act Up Oral History Project. Nous sommes à plus de 14 millions de visites aujourd’hui. Notre idée, c’était de transformer la discussion académique sur l’histoire du sida : nous espérions que des universitaires s’emparent de ce matériel. Mais ils ne l’ont pas fait. La charge de raconter cette histoire nous incombait encore. En trois ans, j’ai écrit ce livre de 600 pages en anglais, qui en fait le double en français ! Avant cela, avec Jim, nous avons tourné le film United in Anger : A History of Act Up [« unis dans la colère : une histoire d’Act Up »], qui est sorti en 1992.
Les anciens d’Act Up ont-ils facilement accepté de vous parler ?
En tant qu’ancienne d’Act Up moi-même, je connaissais tous les autres. Nous avons fait passer le message : qui veut être interviewé le sera. C’était très facile, parce que les gens étaient très fiers de ce qu’ils avaient fait. Ce qui a aussi facilité les choses, je crois, c’est que tout le monde ou presque est en psychothérapie, à New York, et souvent avec des thérapeutes femmes, juives et de mon âge. Des femmes qui me ressemblaient et en qui ils avaient confiance. Ils étaient très à l’aise pour me parler !
Il y a en filigrane du livre l’idée qu’on peut s’en emparer comme d’un manuel pour un militantisme d’aujourd’hui. Etait-ce le projet initial ou est-ce que cette fonction militante du livre s’est imposée en l’écrivant ?
Il s’agissait d’abord de comprendre et d’expliquer comment Act Up avait gagné certaines batailles. L’idée de départ n’était certainement pas nostalgique. Vous le savez, les hommes gay au début des années 1980 étaient une minorité très opprimée, pour le logement, au travail et dans les familles, où l’homophobie était la norme. La violence des policiers vis-à-vis des gays était un sport national, aux Etats-Unis. On était sans droits. Or, avec Act Up, en se mobilisant collectivement, en s’unissant, nous avons forcé la société américaine à changer. C’est ça la grande victoire. Qu’est-ce qu’on peut apprendre de ça aujourd’hui ? Je suis moins une historienne que quelqu’un qui veut être utile.
En France, Didier Lestrade a publié, en 2000, un livre plus personnel que le vôtre, « Act Up. Une histoire » (Denoël). Votre histoire à vous compile des centaines d’entretiens, et montre toute la diversité du mouvement new-yorkais…
D’abord, notez que moi aussi j’écris à la première personne. Je ne sais pas pour Lestrade, mais notre projet, à Jim et moi, c’était de faciliter l’expression de tous les membres, et de parler des conflits et des contradictions. Les minorités ont été invisibilisées par une mémoire d’Act Up un peu trompeuse comme un mouvement de jeunes gays blancs. Non ! Il a fallu les femmes féministes, les Latinos et les gays de la génération Stonewall [la révolte de 1969] pour transmettre une culture politique qui a été le socle d’Act Up. J’ai laissé tous ces gens parler, même quand je n’étais pas d’accord avec eux, sur l’efficacité de telle action par exemple, ou sur le souvenir d’une réunion importante.
Vous consacrez des pages très précises aux figures les plus connues d’Act Up-New York, mais vous contestez à Larry Kramer (1935-2020) le statut de fondateur qu’on lui prête souvent…
Sur les 188 personnes que j’ai interviewées, pas une n’a dit que Larry était le chef ou le fondateur d’Act Up. C’est une perception de l’extérieur, liée à sa notoriété, à ses contacts dans les médias et au fait qu’il avait la voix la plus forte. A son narcissisme aussi, sans doute. C’est le monde extérieur – et Larry lui-même – qui a inventé cette légende. Mais ce n’est pas la vérité. Act Up-New York a toujours été un collectif.
Quand le livre a été publié aux Etats-Unis, en 2021, la situation politique du pays n’était pas la même qu’aujourd’hui. Pourtant, à la lecture de vos pages sur la présidence de George Bush (1989-1993), avec en toile de fond la guerre en Irak et la voracité des firmes pharmaceutiques, on est saisi par la ressemblance avec celle de Donald Trump…
Sauf que c’est cent fois pire : c’était horriblement dur, mais maintenant c’est un cataclysme. Trump et ses équipes ont un projet fasciste. Je crois qu’avec Act Up-New York et tout le mouvement de lutte contre le sida nous avons sauvé des centaines de millions de vies. Or, Trump supprime tous les programmes mondiaux et toutes les aides fédérales pour la prévention et la prise en charge du sida. Il est en train de créer la possibilité d’une nouvelle pandémie de sida. C’est affreux de voir ça, Trump agit en hors-la-loi.
De ce constat très sombre, vous tirez une idée assez belle mais un peu dramatique : Act Up-New York incarnerait la dernière victoire de la gauche américaine. Vraiment ?
Vous avez raison, c’est faux ; d’autant plus que nous avons, depuis le 1er janvier, un nouveau maire à New York – Zohran Mamdani – que nous adorons et qui a une vision de l’avenir. Je n’aurais jamais pu imaginer qu’un aussi bon candidat pourrait être élu. Son élection nous donne beaucoup d’espoir. Elle est là, la dernière victoire de la gauche américaine.
Propos recueillis par Thomas Doustaly