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jeudi 14 mai 2026 :: Permalien
Entretien paru dans La Nouvelle République, 18 avril 2026.
Onze ans après la parution de leur livre-référence sur Charles Martel et la bataille de Poitiers, deux historiens continuent de démêler le vrai du faux, notamment sur les réseaux sociaux.
On mentionne souvent la bataille de Poitiers comme celle qui a vu Charles Martel arrêter les Arabes à Poitiers, en 732. Onze ans après la parution de leur ouvrage, Charles Martel et la bataille de Poitiers, réédité en 2022, les historiens William Blanc et Christophe Naudin reviennent sur cet épisode de l’histoire, les préjugés qu’il traîne et l’écho qu’il rencontre encore aujourd’hui, sur les réseaux sociaux notamment.
Qu’est-ce qui vous pousse à vous intéresser à la bataille de Poitiers au point de lui consacrer un livre, en 2015 ?
Christophe Naudin : « C’était une réaction à un ouvrage de Lorànt Deutsch, sur lequel on a travaillé dans le cadre de notre livre précédent, Les Historiens de garde. Dans Hexagone, il consacrait un chapitre sur la bataille de Poitiers, où il reprenait tous les poncifs de l’historiographie d’extrême droite, notamment l’idée qu’il y aurait eu une invasion musulmane, en faisant des parallèles plus ou moins implicites avec l’immigration aujourd’hui. Au même moment, Valeurs actuelles mettait Charles Martel en couverture, en s’émouvant qu’il ne soit plus enseigné dans les programmes scolaires et feu Génération identitaire avait occupé le chantier de la mosquée de Poitiers [pour un hommage à Charles Martel]. De là, l’idée de faire un livre, pour revenir sur toutes les idées reçues. »
De quand datent ces idées reçues ?
William Blanc : « Après la guerre d’Algérie, dans les années 1970, il y a un premier échauffement mémoriel autour de Charles Martel, mais il faut attendre les années 1990 et 2000 pour qu’il y ait une mise en avant complète du personnage, à un moment où les idées d’extrême droite se diffusent, notamment avec la diffusion de la théorie du choc des civilisations de Samuel Huntington, qui parle de la bataille de Poitiers comme le premier exemple de ce qu’il considère comme un affrontement multiséculaire entre l’islam et la chrétienté. »
CN : « Parallèlement, on assiste à la montée de l’islamophobie. Donc d’un personnage nationaliste qui a sauvé la France d’une invasion arabe, Charles Martel est devenu celui qui a arrêté les musulmans, une personne pratique pour une partie de l’extrême droite. »
La bataille de Poitiers, mythe fondateur de la nation française ou épisode anecdotique ?
CN : « On en parle souvent comme d’une escarmouche mais c’est un combat important, qui a eu des conséquences, notamment dans la soumission de l’Aquitaine à Charles Martel, qui lui est devenue redevable. Le chef des musulmans a aussi été tué, donc ce n’est pas une bataille anecdotique, au même titre qu’elle n’a pas permis d’arrêter une invasion, comme on l’entend souvent. L’idée de la razzia était surtout de piller les biens des monastères pour faire du butin, de manière très pragmatique. »
WB : « Il faut aussi se sortir de la tête que cette bataille est un choc entre deux camps. C’est une partie à trois, voire à quatre : vous avez d’un côté les Sarrasins, de l’autre Charles Martel et les Francs, mais il y a un troisième larron, le prince Eudes d’Aquitaine, qui cherche à défendre son indépendance. »
CN : « En réalité, c’est un affrontement important de l’époque, où la dimension religieuse n’est pas absente puisqu’on est au Moyen Âge, mais où elle n’est pas primordiale, puisque les Francs de Charles Martel ignorent totalement ce qu’est l’islam à cette époque-là et que l’empire omeyyade est déjà arrivé au bout de son expansion. D’ailleurs, après Poitiers, il y aura d’autres batailles, signe qu’elle n’a pas été décisive. »
Les références à Charles Martel et à la bataille de Poitiers sont-elles l’apanage de l’extrême droite ?
CN : « En majorité, oui. Il y a le “ Je suis Charlie Martel” de Jean-Marie Le Pen après les attentats de 2015, mais l’extrême droite internationale s’en empare aussi. Au moment de commettre ses attentats en 2019, le terroriste Brenton Tarrant [suprémaciste australien qui a tué 51 musulmans dans deux mosquées de Nouvelle-Zélande] a fait explicitement référence à la bataille de Poitiers, que les Anglo-Saxons appellent la bataille de Tours.
Des textes djihadistes font aussi référence à la bataille et disent, pour simplifier, qu’il faut revenir à Poitiers. C’est intéressant de voir que les djihadistes et l’extrême droite ont une même vision fantasmée de cette bataille, comme un choc multiséculaire entre islam et chrétienté. »
Voyez-vous une évolution avec les réseaux sociaux ?
CN : « Il y a un paradoxe avec Charles Martel. Dans l’imaginaire de ceux qui ont la cinquantaine aujourd’hui, c’était quelqu’un d’important, aussi parce qu’on se souvient de la blague de Coluche, qui disait qu’il avait arrêté les Arabes à moitié. Mais en fait, il est beaucoup moins repris que d’autres figures de l’histoire française comme Jeanne d’Arc, Clovis, Charlemagne ou Louis IX. Pourtant, c’est vrai que dans le contexte actuel, il est réutilisé dans une sous-culture de l’extrême droite radicale. Sur TikTok, il y a des vidéos courtes générées par l’intelligence artificielle qui mettent en scène Charles Martel comme s’il sortait d’un Marvel : super-fort, beau, barbu et avec un gros marteau à la main. »
WB : « Aujourd’hui, il y a un tel déversoir d’imageries et de discours, que tout ce qu’on peut faire en tant qu’historiens, c’est un travail quasi permanent d’explication et de pédagogie, notamment sur les réseaux sociaux. »
Propos recueillis par Camille Montagnon