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> Entretien avec Nicolas Kssis-Martov dans Le Monde des livres
vendredi 12 juin 2026 :: Permalien
Publié dans Le Monde des livres, le 11 juin 2026.
Vous expliquez que la gauche française demeure largement incapable de « respecter » l’univers du football. Que voulez-vous dire ?
Quand je militais dans le milieu libertaire, à la fin des années 1980, on me regardait comme un extraterrestre parce que j’aimais le foot. La plupart des gens de gauche considéraient souvent ce sport comme un truc de beaufs. Or c’est un univers où il y a une immense vitalité du tissu associatif, avec le mouvement ultra ou des structures comme la Fédération sportive et gymnastique du travail, qui est l’héritière du sport ouvrier et qui organise, par exemple, du foot à sept autoarbitré ou du foot mixte… S’il y a un endroit où tu te confrontes au monde populaire, c’est bien là. Ce sont des espaces d’éducation où l’on s’engage dans la joie. J’aime dire que je suis de la gauche orgasme, pas de la gauche Prozac. Une gauche qui prend son pied dans le combat. Mais, globalement, le monde de la gauche institutionnelle est peu lié à celui du foot populaire. Il y a peu de gens qui passent de l’un à l’autre, peu de transferts… Le mercato est insatisfaisant !
Vous allez jusqu’à dire que le monde des tribunes est longtemps demeuré un « tabou à gauche ». À ce point ?
Oui, parce qu’il n’y avait quasiment aucune réflexion sur le sujet, par exemple sur les premières lois répressives qui ont encadré le mouvement ultra. Or, les restrictions de liberté qui ont concerné les supporteurs en annonçaient d’autres. Et cette absence de réflexion est allée de pair avec des tentatives de récupération, comme Jean-Luc Mélenchon se rendant au Stade-Vélodrome, à Marseille, alors qu’on sait qu’il ne connaît rien au foot.
Parmi les combats de la gauche, il y a le féminisme. Vous abordez peu la question de l’entre-soi masculin dans les tribunes. Pourquoi ?
J’évoque longuement ce qui se passe aux États-Unis et le rôle de la joueuse Megan Rapinoe. Je suis fasciné par la façon dont le féminisme, sous toutes ses formes, s’approprie aujourd’hui le foot, pourtant longtemps un « fief de la virilité », pour reprendre les mots des sociologues Norbert Elias et Eric Dunning. Le mouvement queer et LGBTQI+ (Les Dégommeuses, le FC Paris Arc-en-ciel…) est particulièrement imaginatif dans des combats essentiels comme la lutte contre l’homophobie ou la transphobie. Il faudrait aussi davantage de femmes journalistes dans les rédactions sport. Elles sont encore trop peu nombreuses pour cette Coupe du monde.
Vous dites que vous n’êtes pas de la « gauche Prozac », mais votre livre est quand même un peu déprimant ! La plupart des joueurs que vous citez, et qui incarnent le lien entre football et espérance d’émancipation, appartiennent au passé…
J’en suis convaincu, la nostalgie est un mal nécessaire. Si je cite des figures anciennes, c’est pour expliquer que le foot a toujours cristallisé des enjeux politiques qui sont ceux de la gauche : l’internationalisme, l’antifascisme, l’anticolonialisme, la lutte contre l’antisémitisme, l’antiracisme… Et je voulais montrer que ces combats ont été menés par des amoureux de ce sport, et de grands joueurs. Et, pour moi, cela reste valable aujourd’hui : quand on est de gauche, le football, c’est l’espace idéal pour recharger les batteries !
À vous lire, la suppression de l’assistance vidéo à l’arbitrage [VAR] serait une revendication de gauche. En quoi ?
Parce qu’il faut accepter que le football n’est pas infaillible. C’est ce qui fait sa beauté. Avec la VAR, Maradona [1960-2020] n’aurait pas pu faire sa « main de Dieu ». Est-ce qu’on se rend compte de ce que le football aurait perdu ? Avec la VAR, on met en place un système où les joueurs peuvent tout contester et attendre qu’il y ait une décision d’en haut. Cela revient à leur expliquer qu’ils ne sont pas responsables de ce qui se passe sur le terrain. Comment veux-tu changer les choses si tu considères que le système ne repose pas sur ta responsabilité ?
Vous parlez de « nostalgie nécessaire »… Récemment, sur le plateau de CNews, Pascal Praud regrettait le temps où une foule joyeuse pouvait saluer l’équipe de l’AS Saint-Étienne, finaliste de la Coupe d’Europe, sur les Champs-Elysées (1976). Que s’est-il passé, demandait-il, pour que la victoire du PSG donne désormais lieu à des incidents comme ceux qu’on a vus après la finale de la Ligue des champions ? Que lui répondez-vous ?
Que la France a changé. Il y a une crise économique, une déstructuration de la vie sociale et politique. Le football est devenu le lieu où s’exprime une grande partie de nos problèmes sociaux, politiques, économiques, y compris sur les questions d’immigration, etc. Par rapport à l’époque de Saint-Étienne, la violence sociale prend des formes différentes. Je lui répondrais donc que le climat a changé, et que c’est en partie à cause de gens comme lui, à cause des courants politiques dont il est le porte-voix.
Avec l’émission « L’After Foot », sur RMC, et le podcast à succès de celle-ci, le journaliste Daniel Riolo s’impose désormais comme une figure dont l’influence dépasse largement le seul commentaire sportif. Comment interprétez-vous ce phénomène ?
« Le foot n’est pas une question de vie et de mort, c’est beaucoup plus important que ça », disait le célèbre entraîneur de Liverpool Bill Shankly [1913-1981]. Riolo a compris ça. Il sait que le foot est devenu quelque chose de central dans notre société et qu’on ne peut pas en parler sans parler de la société. Bien sûr, il le fait de son point de vue, qui est un point de vue de droite. Il a repris des thématiques qui sont portées par la droite et l’extrême droite, par exemple la question de l’entrisme islamiste dans le foot. Néanmoins, il se distingue par une réelle compréhension de ce qu’est la binationalité, et de ce qu’elle apporte à notre pays. Et ce qui est drôle, c’est que, sur l’analyse du football pur, il m’arrive souvent d’être d’accord avec lui. C’est aussi ça, le football. Il y a des footballeurs de gauche qui font un foot de droite, et des footballeurs de droite qui font un foot de gauche. De même, il y a des chroniqueurs de droite qui vont défendre des conceptions du foot qui, à mes yeux, sont de gauche…
Que serait, au juste, un « football de gauche » ?
Un foot de gauche, c’est un foot solidaire et de plaisir. C’est résister et gagner ensemble, même quand l’adversaire est plus fort. Et c’est ce dont la gauche a besoin. Aujourd’hui, on a une gauche qui résiste, mais qui perd. Elle doit apprendre à se battre pour gagner. Et pour cela elle a besoin du foot, qui lui permettra de se reconnecter à certaines réalités.
Comment un supporteur de gauche comme vous envisage-t-il la Coupe du monde qui s’ouvre ?
Pour la Coupe du monde au Qatar, ça avait été vite réglé, je n’avais pas pu regarder un seul match. J’avais écrit sur le sujet, je savais qu’elle avait été achetée, j’avais en tête toutes les morts qu’elle avait provoquées. Cette fois, la compétition a lieu aux États-Unis de l’ère MAGA [Make America Great Again]. D’un point de vue purement doctrinaire, donc, et pour de simples raisons écologiques et politiques, de solidarité avec les résistances sur place, il faudrait la boycotter. Il faudrait ne pas la regarder. Il aurait fallu tout faire pour que la France n’y aille pas. Voyez d’ailleurs ce qui se passe déjà pour les supporteurs, les mesures policières, les refus de visas, ce joueur irakien qui a été interrogé sept heures à la frontière américaine, cet arbitre somalien renvoyé comme un malpropre… En même temps, qu’est-ce qu’on fait quand on est face à des Haïtiens, des Iraniens ou des Irakiens qui veulent absolument que leur équipe y soit et participe ? J’ai toujours été tiraillé par cette question, et je ne parviens pas à la résoudre. Et puis, je ne sais pas comment expliquer cela, mais cette Coupe du monde est quand même fascinante. Elle s’annonce comme l’une des plus passionnantes d’un point de vue sportif et politique. Une chose est sûre, même si cette Coupe du monde sera certainement celle de Donald Trump, le foot est plus grand que la FIFA !
Propos recueillis par Jean Birnbaum