Le blog des éditions Libertalia

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La deuxième mort du judaïsme

jeudi 22 janvier 2009 :: Permalien

Éric Hazan est l’éditeur de La Fabrique. Il vient de rédiger ce texte.

Les millions de Juifs qui ont été exterminés par les nazis dans les plaines de Pologne avaient des traits communs qui permettent de parler d’un judaïsme européen. Ce n’était pas tant le sentiment d’appartenance à un peuple mythique, ni la religion car beaucoup d’entre eux s’en étaient détachés : c’étaient des éléments de culture commune. Elle ne se réduisait pas à des recettes de cuisine, ni à des histoires véhiculant le fameux humour juif, ni à une langue, car tous ne parlaient pas le yiddish. C’était quelque chose de plus profond, commun sous des formes diverses aux ouvriers des usines textiles de Lodz et aux polisseurs de diamants d’Anvers, aux talmudistes de Vilna, aux marchands de légumes d’Odessa et jusqu’à certaines familles de banquiers comme celle d’Aby Warburg. Ces gens-là n’étaient pas meilleurs que d’autres, mais ils n’avaient jamais exercé de souveraineté étatique et leurs conditions d’existence ne leur offraient comme issues que l’argent et l’étude. Ils méprisaient en tout cas la force brutale, dont ils avaient souvent eu l’occasion de sentir les effets. Beaucoup d’entre eux se sont rangés du côté des opprimés et ont participé aux mouvements de résistance et d’émancipation de la première moitié du siècle dernier : c’est cette culture qui a fourni son terreau au mouvement ouvrier juif, depuis le Bund polonais, fer de lance des révolutions de 1905 et 1917 dans l’empire tsariste, jusqu’aux syndicats parisiens des fourreurs et des casquettiers, dont les drapeaux portaient des devises en yiddish et qui ont donné, dans la MOI, bien des combattants contre l’occupant. Et c’est sur ce terrain qu’ont grandi les figures emblématiques du judaïsme européen, Rosa Luxembourg, Franz Kafka, Hannah Arendt, Albert Einstein. Après guerre, nombre des survivants et de leurs enfants soutiendront les luttes d’émancipation dans le monde, les Noirs américains, l’ANC en Afrique du Sud, les Algériens dans leur guerre de libération. Tous ces gens sont morts et on ne les ressuscitera pas. Mais ce qui se passe en ce moment à Gaza les tue une seconde fois. On dira que ce n’est pas la peine de s’énerver, qu’il y a tant de précédents, de Deir Yassin à Sabra et Chatila. Je pense au contraire que l’entrée de l’armée israélienne dans le ghetto de Gaza marque un tournant fatal. D’abord par le degré de brutalité, le nombre d’enfants morts brûlés ou écrasés sous les décombres de leur maison : un cap est franchi, qui doit amener, qui amènera un jour le Premier ministre israélien, le ministre de la Défense et le chef d’État-major sur le banc des accusés de la Cour de justice internationale. Mais le tournant n’est pas seulement celui de l’horreur et du massacre de masse des Palestiniens. Il y a deux points qui font des événements actuels ce qui est advenu de plus grave pour les Juifs depuis Auschwitz. Le premier, c’est le cynisme, la manière ouverte de traiter les Palestiniens comme des sous-hommes ­ les tracts lâchés par des avions annonçant que les bombardements vont être encore plus meurtriers, alors que la population de Gaza ne peut pas s’enfuir, que toutes les issues sont fermées, qu’il n’y a plus qu’à attendre la mort dans le noir. Ce genre de plaisanterie rappelle de façon glaçante le traitement réservé aux Juifs en Europe de l’Est pendant la guerre, et sur ce point j’attends sans crainte les hauts cris des belles âmes stipendiées. L’autre nouveauté, c’est le silence de la majorité des Juifs. En Israël, malgré le courage d’une poignée d’irréductibles, les manifestations de masse sont menées par des Palestiniens. En France, dans les manifestations du 3 et du 10 janvier, le prolétariat des quartiers populaires était là, mais des hurlements de colère d’intellectuels juifs, de syndicalistes, de politiciens juifs, je n’en ai pas entendu assez. Au lieu de se satisfaire des âneries du gouvernement et du CRIF (« ne pas importer le conflit »), il est temps que les Juifs viennent en masse manifester avec les « arabo-musulmans » contre l’inacceptable. Sinon, leurs enfants leur demanderont un jour « ce qu’ils faisaient pendant ce temps-là » et je n’aimerais pas être à leur place quand il leur faudra répondre.

Éric Hazan

Dix ans d’une vie dans les cartons

mardi 20 janvier 2009 :: Permalien

Il y a dix ans, j’ai emménagé dans un petit studio en fond de cour, près de la mairie de Montreuil. À l’époque, je n’aurais jamais imaginé que je resterais aussi longtemps au même endroit. Dans cet appartement, c’est presque toute ma vie qui a défilé : punk rockers du monde entier venus jouer à Paris lors de concerts de solidarité, militants libertaires et anarcho-syndicalistes de passage, copains et copines de tous horizons. Le souci, c’est qu’à force d’accumuler les livres, les disques ou le matériel de sonorisation, ça ne devenait franchement plus vivable. Et puis la vie à deux dans un espace confiné, c’est franchement impossible. Alors, on s’est mis en quête d’un nouveau lieu pour stocker tout ça et on a fini par trouver. Il y a même un bureau et c’est encore à Montreuil, cette ville métissée et vibrante qu’on aime tant.

Ces temps-ci, en rangeant mes quelques centaines de livres – mon seul capital –, je redécouvre mes écrivains fétiches (qui mêlent souvent révolte et évasion). Il y a là tout Jorge Amado, Camus bien entendu, presque tous les titres de Vaneigem. Et puis Selby, Cohen, Traven, London. Je range aussi les sciences humaines par éditeur (Spartacus, L’Insomniaque, Maspero, La Fabrique…) et je me dis invariablement que ces livres sont autant de mèches qui brûleront le vieux monde.

PS : « Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu. » (Brecht)

N.N.

Quand la littérature avait de l’estomac…

mercredi 7 janvier 2009 :: Permalien

Les femmes avaient paru, près d’un millier de femmes, aux cheveux épars, dépeignés par la course, aux guenilles montrant la peau nue, des nudités de femelles lasses d’enfanter des meurt-de-faim. Quelques-unes tenaient leur petit entre les bras, le soulevaient, l’agitaient, ainsi qu’un drapeau de deuil et de vengeance. D’autres, plus jeunes, avec des gorges gonflées de guerrières, brandissaient des bâtons ; tandis que les vieilles, affreuses, hurlaient si fort, que les cordes de leurs cous décharnés semblaient se rompre. Et les hommes déboulèrent ensuite, des galibots, des haveurs, des raccommodeurs, une masse compacte qui roulait d’un seul bloc, serrée, confondue, au point qu’on ne distinguait ni les culottes déteintes, ni les tricots de laine en loques, effacés dans la même uniformité terreuse. Les yeux brûlaient, on voyait seulement les trous des bouches noires, chantant la Marseillaise, dont les strophes se perdaient en un mugissement confus, accompagné par le claquement des sabots sur la terre dure. Au-dessus des têtes, parmi le hérissement des barres de fer, une hache passa, portée toute droite, et cette hache unique, qui était comme l’étendard de la bande, avait, dans le ciel clair, le profil aigu d’un couperet de guillotine.
— « Quels visages atroces ! » balbutia Madame Hennebeau.
Négrel dit entre ses dents :
— « Le diable m’emporte si j’en reconnais un seul ! D’où sortent-ils donc, ces bandits-là ? »
Et, en effet, la colère, la faim, ces deux mois de souffrance et cette débandade enragée au travers des fosses, avaient allongé en mâchoires de bêtes fauves les faces placides des houilleurs de Montsou. À ce moment, le soleil se couchait, les derniers rayons d’une pourpre sombre ensanglantaient la plaine. Alors, la route sembla charrier du sang, les femmes, les hommes continuaient à galoper, saignants comme des bouchers en pleine tuerie.
— « Oh ! superbe ! » dirent à demi-voix Lucie et Jeanne, remuées dans leur goût d’artistes par cette belle horreur.
Elles s’effrayaient pourtant, elles reculèrent près de Madame Hennebeau, qui s’était appuyée sur une auge. L’idée qu’il suffisait d’un regard entre les planches de cette porte disjointe, pour qu’on les massacrât, la glaçait. Négrel se sentait blêmir, lui aussi, très brave d’ordinaire, saisi là d’une épouvante supérieure à sa volonté, une de ces épouvantes qui soufflent de l’inconnu. Dans le foin, Cécile ne bougeait plus. Et les autres, malgré leur désir de détourner les yeux, ne le pouvaient pas, regardaient quand même.
C’était la vision rouge de la révolution qui les emporterait tous, fatalement, par une soirée sanglante de cette fin de siècle. Oui, un soir, le peuple lâché, débridé, galoperait ainsi sur les chemins et il ruissellerait du sang des bourgeois, il promènerait des têtes, il sèmerait l’or des coffres éventrés.

Émile Zola (1840‑1902),
Germinal (Ve partie, chapitre V), 1885.

Les aventures de B. Traven

dimanche 4 janvier 2009 :: Permalien

B. Traven est un immense romancier, l’un des plus lus au monde, à l’instar de Jack London, mais il reste relativement méconnu en France.

L’auteur du Trésor de la Sierra Madre, de La Révolte des Pendus ou encore du Vaisseau des morts, tous d’incroyables récits sociaux, imagés et bouleversants affirmait : «  Ma vie m’appartient, seuls mes livres appartiennent au public. » Et de fait, tout au long de son existence (il est mort au Mexique en 1969), il a cherché à brouiller les pistes sur son identité, ses faits et gestes.
On lui connaît une trentaine de pseudonymes différents, à peu près autant de lieux et de dates de naissance, quatre ou cinq nationalités. L’auteur est tellement mystérieux qu’il intrigue et passionne. On savait déjà, grâce aux travaux des éditions L’insomniaque (cf. Dans L’État le plus libre du monde, réédité par Actes Sud), que Ret Marut, l’animateur du journal Der Ziegelbrenner (i.e Le Fondeur de briques) pendant la Révolution des conseils (Bavière, 1919) et B. Traven ne faisait qu’une seule et même personne.

Eh bien, cette biographie – largement retravaillée par les éditeurs mais signée humblement du seul nom du chercheur allemand qui consacra sa vie à suivre les traces du Fondeur de briques – lève encore bien des mystères sur l’écrivain qui acheva sa course à Mexico. En nous donnant envie de revenir aux textes de Traven ou de partir au Chiapas pour soutenir les compagnons zapatistes de la Selva Lacandona, Insaisissable, qui se lit comme un haletant roman policier, atteint son but.
Touché, coulé, c’est un livre magistral.

Insaisissable de Rolf Recknagel est publié aux Éditions L’insomniaque.
Le livre est disponible dans notre librairie en ligne (lien).

Rolf Recknagel, Insaisissable — Les aventures de B. Traven.

L’Envolée

samedi 27 décembre 2008 :: Permalien

Depuis des années, contre vents et marées, en dépit de la répression et des vilenies, l’Envolée – le journal de critique du système carcéral et judiciaire – poursuit sa route. Comme l’énoncent ses rédacteurs en préalable : « S’attaquer à l’enfermement, c’est forcément s’en prendre aussi à tout ce qui fabrique, réforme, perfectionne le contrôle social hors des murs des prisons : le formatage des “citoyens” dès le plus jeune âge, le salariat précarisé ou à perpète, l’urbanisme qui flique les villes et quadrille les espaces sont bien le pendant de la construction des prisons. L’enfermement carcéral joue un rôle social de repoussoir ; il produit une peur nécessaire au maintien de cette société. En ce sens, c’est bien plus qu’une simple répression, qu’un moment de contrôle, de sanction des actes “délictueux” ; c’est un ciment nécessaire à l’État pour permettre au capitalisme de continuer à se développer dans ses nouvelles formes. »

Dans ce numéro, on lira, entre autres articles, le poignant témoignage d’Hugo, un ancien détenu qui a passé vingt-neuf ans en prison. Un long dossier est consacré à l’incendie du centre de rétention de Vincennes, le 22 juin 2008. Un autre s’intéresse aux femmes en prison et dresse quelques pistes de réflexion. Enfin, un article s’intéresse aux expertises génétiques et aux liens entre laboratoires et tribunaux, i.e la poursuite massive du fichage ADN.

L’Envolée est un excellent journal, à la maquette très (trop ?) sobre. Abonnez-vous !

Contact :
L’Envolée, 43, rue de Stalingrad, 93100 Montreuil (15 euros/an)
lejournalenvolee.free.fr

L’Envolée, #24, novembre 2008, 52 pages A4, 2 €

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