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lundi 5 janvier 2026 :: Permalien
Parias, de Marina Touilliez, paru en 2024 aux éditions L’Échappée, est un livre immense.
Cet ouvrage, qui se lit comme un roman, nous emmène dans les pas de la philosophe Hannah Arendt (1906-1975), de l’enfance à Hanovre aux dernières années à New York.
C’est la période 1933-1941 qui est la plus largement décrite.
Hannah et Gunther Anders (son premier mari) ont fui l’Allemagne nazie pour Paris. La France, à leurs yeux d’exilé·es, est la patrie des dreyfusards, un refuge. Rapidement le couple s’étiole et Hannah rencontre son grand amour, le militant communiste oppositionnel Heinrich Blücher.
Au 10, rue Dombasle, dans le 15e arrondissement, et pour quelques années, se constitue une « tribu » d’antifascistes allemands et germanophones, juifs et marxistes : il y a là notamment Walter Benjamin, Arthur Koestler, Erich Cohn-Bendit et Herta David (les parents de Daniel).
Les tracasseries s’amplifient : dénuement, déchéance de nationalité, répression, surveillance policière. À l’exception de la parenthèse 1936, les choses vont de mal en pis à mesure que la guerre approche. Jusqu’à l’internement dans les camps de Gurs et du Vernet et la collaboration française avec le Reich.
La tribu fait preuve de la plus grande solidarité, mais le désespoir l’emporte chez ces « indésirables ». Certains optent pour le suicide (Walter Benjamin), Koestler part à Londres, Hannah Arendt et Heinrich Blücher parviennent – difficilement – à obtenir un visa pour les États-Unis.
Toute sa vie durant, Hannah Arendt sera restée attachée à deux qualités qui font la noblesse des « parias conscients » : l’amitié et l’irrévérence.
Cette étude est bouleversante. On ne peut que la recommander vivement.
lundi 5 janvier 2026 :: Permalien
Publié dans Le Monde, 29 décembre 2025.
Des révoltes étudiantes de 1968, l’on retient la plupart du temps l’unique cas français, mais nombre d’autres pays se sont embrasés, à l’image du Japon. Tokyo 68, enrichissant album, est le fruit de la collaboration de l’universitaire Chelsea Szendi Schieder, spécialiste du militantisme féminin nippon, et de l’autrice de BD politique Hélène Aldeguer. Le trait sobre de cette dernière donne corps à un récit plein d’intellect, de détails et de dialogues, loin des stéréotypes visuels et moraux sur l’Archipel.
Tokyo 68 est la chronique de l’éveil au combat politique d’Hiromi et Kazuko, étudiantes fictives dont le parcours est minutieusement documenté par le réel et l’histoire. Amies d’adolescence ayant grandi dans des foyers socialement différents, les deux femmes vont concrétiser leur engagement sur fond de mobilisation antiguerre et de reconstruction sociale. Une piqûre de rappel utile à l’heure d’un Japon sous la coupe de la première ministre nationaliste radicale Sanae Takaichi.
P. Cr.
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Publié dans le mensuel Alternative libertaire, octobre 2025.
Les éditions Libertalia viennent de rééditer un livre d’Olivier Besancenot et Michael Löwy, Affinités révolutionnaires, initialement publié chez Mille et Une nuits en 2014. Le livre lançait un appel pour un marxisme libertaire. Un débat qui nous interpelle ! L’occasion d’un bilan onze ans plus tard et d’une question : quoi de neuf dans le ciel des étoiles rouges, noires et bicolores ?
En lisant les deux versions du livre, nous découvrons un texte quasi identique, y compris l’avant-propos et la conclusion. Sur la couverture, la phrase « pour une solidarité entre marxistes et libertaires » a disparu. Dommage. Seul changement notable : l’éditeur a ajouté en références les livres, souvent excellents, qu’il a publiés à propos de personnages ou d’événements évoqués au fil des pages. Mais on ne saura pas si les auteurs les ont lus entre-temps. Vous pouvez donc relire les articles écrits dans AL en octobre 2014 avant d’aller plus loin.
Des divergences d’analyses
Tout le livre est fait d’ambiguïtés et d’à peu près. Par exemple, les auteurs expliquent que les divergences entre Marx et Bakounine débouchent sur le « transfert » du siège de l’Association internationale des travailleurs (AIT) à New-York en 1872 et sur la création par les anarchistes de leur propre internationale, gardant le nom d’AIT. Sans comprendre que ce geste de Marx est fondateur d’une conception autoritaire de l’organisation politique. Marx préfère saborder l’Internationale qu’en perdre le contrôle alors que les courants « anti-autoritaires » devenaient majoritaires et qu’ils étaient légitimes à garder l’héritage de l’AIT.
Geste fondateur du fonctionnement des organisations léninistes dans leurs variantes staliniennes, trotskistes ou maoïstes dont un des sommets se trouve chez Trotski en 1938 dans le Programme de transition : « La crise historique de l’humanité se réduit à la crise de sa direction révolutionnaire ». En effet, si le rôle du parti est de diriger la révolution, la conquête de la direction du parti est décisive. Nous touchons là un point central de nos divergences entre marxistes autoritaires et marxistes libertaires sur l’auto-organisation des masses, le rôle et le fonctionnement de l’organisation politique et la question de l’État. L’État doit-il être conquis par le parti pour le mettre au service du prolétariat ou doit-il être détruit pour qu’il ne soit pas utilisé contre le prolétariat ?
De quel·les anarchistes parle le livre ?
Au fil des pages sont allègrement mélangés les bons points et les mauvais sans base sérieuse. Quelles sont les différences entre courants libertaires ? Quelles divergences entre courants marxistes ? Voilà un préalable indispensable. Il est écrit que l’AIT continue de fédérer « les anarchistes », quelle blague ! Surtout sans évoquer l’existence du réseau international de la Fédération anarchiste (IFA) ni celle d’Anarkismo (réseau international de l’UCL). Méconnaissance absolue du sujet ou volonté de brouiller les cartes ? Car en fait les marxistes libertaires existent déjà en France et se retrouvent essentiellement dans l’UCL.
Et maintenant, que faire ?
Les auteurs caricaturent aussi nos positions sur les élections, mais prétendent néanmoins cette divergence mineure. Les élections seraient simplement l’occasion de faire de la propagande révolutionnaire. C’est vrai pour LO. Mais pas pour le NPA qui cherche régulièrement des alliances avec les organisations réformistes. Ce constat ne pose pas d’anathème, mais une divergence sérieuse pour quiconque se voudrait « marxiste libertaire ».
Donc, depuis la publication de 2014, rien n’a bougé. Nous avons des relations unitaires normales entre l’UCL et le NPA comme avec d’autres forces politiques. En expédiant la critique du livre dans L’Anticapitaliste (journal du NPA-l’Anticapitaliste) en quelques lignes écrites par un ancien d’AL, le NPA montre son peu d’intérêt pour ce débat. Nous restons prêtes et prêts à l’approfondir à tout moment.
Jean-Yves (UCL Limousin)
Publié en novembre 2025.
Nous remercions le camarade Jean-Yves de l’UCL d’avoir dédié une recension à notre livre Marxistes et Libertaires. Affinités révolutionnaires (Libertalia, 2025). Le titre de son article est : « Une ré-édition : pour quoi faire ? ». Nous répondons : a) pour remplacer la première édition, épuisée, que l’éditeur (Fayard !) n’a pas voulu ré-éditer ; b) parce qu’il y a des jeunes lecteurs et lectrices qui s’intéressent à cette thématique et c) pour actualiser le texte avec quelques additions.
Nous sommes reconnaissants au camarade pour sa note. Il est en effet très important pour nous d’informer les lecteurs et lectrices d’Alternative libertaire de l’apparition de notre livre.
Nous ne pouvons cependant cacher une certaine déception. Pas à cause des critiques, qui sont normales, mais par l’absence de la moindre indication positive sur le livre… L’ensemble de la note est exclusivement négatif. Et parfois un peu « approximatif ».
Par exemple, selon le camarade, la nouvelle version est « quasi identique » à la première. Le « seul changement notable » serait les références bibliographiques ajoutées par l’éditeur. Or, outre des changements partiels, nous avons ajouté deux chapitres nouveaux, dont un sur l’internationalisme, où il est question des convergences et solidarités entre marxistes et libertaires, dans la solidarité avec l’Ukraine, le Rojava ou la Palestine et dans le combat contre le fascisme. Libre au camarade de croire que ce chapitre est sans intérêt, mais il aurait été plus correct de le signaler aux lecteurs et lectrices d’AL.
Le camarade nous critique pour ne pas avoir fait état des pratiques autoritaires de Marx dans la Première Internationale. Certes, c’est une critique légitime, mais nous avons fait le choix de ne pas recenser toutes les critiques de Marx aux partisans de Bakounine et vice-versa, pour nous concentrer sur la convergence des deux dans le soutien à la Commune de Paris. Nous plaidons coupable pour ce choix.
Nous acceptons une autre critique : nous référer uniquement à l’Association internationale des travailleurs sans faire état des réseaux internationaux anarchistes plus importants et plus récents. C’est à corriger dans une… troisième édition. Mais suggérer que notre objectif était de « brouiller les cartes » est sans fondement. Le camarade se plaint que nous n’analysions pas les différences entre courants libertaires, mais il ne donne pas un bon exemple en ne faisant pas de distinction entre les « organisations léninistes, dans leurs variantes staliniennes, trotskistes ou maoïstes ». Les anarchistes de la CNT-FAI à Barcelone en 1937 savaient très bien faire la différence entre les staliniens et les camarades du POUM (même s’ils se réclamaient de Lénine et de Trotski).
L’auteur de la recension nous accuse de « mélanger les bons points et les mauvais sans base sérieuse ». Le seul exemple donné est la section sur les élections. Selon le camarade Jean-Yves nous « caricaturons leurs positions ». Or, au contraire, nous reconnaissons que même les marxistes les plus révolutionnaires ne sont pas immunisés contre l’électoralisme dénoncé par les anarchistes. Où est la caricature ? Autre argument du camarade : « le NPA cherche régulièrement des alliances avec les organisations réformistes ». Or, comme nous l’avons déjà expliqué à plusieurs reprises, notre livre n’est pas un document du NPA et nos opinions ne sont pas toujours celles de notre parti, qui admet – eh oui ! – des points de vue différents sur plusieurs sujets…
On avait espéré de la part des camarades d’Alternative libertaire une discussion de notre livre dans l’esprit des « affinités révolutionnaires » et des « convergences solidaires » entre nos courants. Dommage. Ce sera peut-être pour une autre fois.
Michael Löwy et Olivier Besancenot
lundi 5 janvier 2026 :: Permalien
Publié dans L’Anticapitaliste, 22 juillet 2025.
Des affinités révolutionnaires (c’est le sous-titre), c’est ce que cherche à documenter et à réfléchir le livre d’Olivier Besancenot et Michael Löwy. Disons-le d’emblée, c’est un livre important. Il l’était déjà à sa première publication, il y a une dizaine d’années, aux éditions Mille et une Nuits. Ces dernières étant propriété du groupe Fayard, tombé dans l’escarcelle de Bolloré, tirer le livre de là pour qu’il accoste aux éditions Libertalia était en soi un geste politique. Cette seconde édition, enrichie, en est un autre.
Ce qui rassemble
Parce que chercher à voir et à trouver ce qui rassemble est sans doute bien plus exigeant et prometteur que de cultiver sa distinction, pire encore, son sectarisme. Puisque marxistes et libertaires, en plus d’une origine commune forgée au cœur du mouvement ouvrier, ont bel et bien des affinités.
Elles sont regardées au feu des événements dans deux chapitres/mouvements, « convergences solidaires » et « convergences et conflits ». Le premier va de la Première Internationale et la Commune de Paris à nos jours ; le second – on s’en doutera – s’attarde sur la Russie de 1917-1921. Ici, les auteurs ne se dérobent pas : la répression de Cronstadt n’est pas une « tragique nécessité », c’est « une erreur et une faute ». Il fallait que ce soit dit, non pour l’histoire mais pour le présent : car c’est de la défense acharnée de la démocratie dont il est question.
Libertaires, marxistes, un peu des deux
Deux autres chapitres croisent ces deux-là. Ils sont dédiés à des portraits d’hommes et de femmes, de figures libertaires, marxistes… et même un peu des deux à la fois. Après tout, les frontières sont-elles si étanches que cela ? Il y a certes des filiations. Elles s’incarnent dans des expériences transmises, dans des formulations théoriques et stratégiques, dans des organisations évidemment – dont on se revendique et qui sont une histoire vivante, celle de courants révolutionnaires tels qu’ils se sont cristallisés au siècle passé. Des éthos militants aussi, le livre ne l’évoque pas mais il y aurait à dire.
Mais – et c’est l’objet du dernier chapitre – il est aussi de grandes questions politiques partagées. Celles auxquelles on se heurtent, on se confronte : le pouvoir, la démocratie et l’État ; la planification et l’autogestion ; le rapport du politique au social. Humble devant l’histoire, personne ne peut se targuer aujourd’hui de réponses toutes faites et déjà là. Daniel Guérin voyait dans son marxisme libertaire un « point de ralliement vers l’avenir ». C’est cette démarche, ouverte et sincère, à laquelle aspirent et nous invitent les auteurs dans ce livre-jalon.
Théo Roumier
lundi 5 janvier 2026 :: Permalien
Publié dans CQFD, octobre 2025.
« En prenant un bain d’anarchisme, le marxisme d’aujourd’hui peut sortir régénéré »
Dans leur dernier livre Marxistes et libertaires : affinités révolutionnaires, Olivier Besancenot et Michael Löwy retracent l’histoire des alliances et solidarités entre ces deux courants, avec l’espoir de voir advenir un futur rouge et noir. Entretien.
Paru une première fois en 2014, le livre Marxistes et libertaires : affinités révolutionnaires a été réédité en mai dernier par Libertalia. Des débuts de la CGT à la guerre d’Espagne, en passant par le mouvement surréaliste, Olivier Besancenot, porte-parole du NPA et guichetier à la Poste, et Michael Löwy, sociologue et philosophe marxiste, montrent que l’histoire des luttes est jalonnée d’amitiés et de ponts entre anarchistes et communistes. Plus qu’une doctrine achevée, le marxisme libertaire est une sensibilité, une affinité, écrivent les deux militants. Il repose sur « une certaine démarche politique et intellectuelle : la volonté commune de se débarrasser, par la révolution, de la dictature du capital pour bâtir une société désaliénée, égalitaire, libérée du carcan autoritaire de l’État ». Autant d’aspirations que l’on retrouve au cœur des derniers mouvements sociaux en France. Ainsi, l’ouvrage nous offre des perspectives pour penser la période et saisir les contours d’un possible anarcho-communisme.
Pourquoi avoir écrit ce livre ?
Michael et moi sommes issus de la tradition marxiste, pourtant nous avons toujours voulu développer des convergences avec la mouvance libertaire, apprendre de leurs idées et de leurs pratiques. Les affinités entre anarchisme et communisme sont anciennes, à commencer chez Marx lui-même. Au lendemain de la Commune, il voit dans cette expérience la forme d’émancipation enfin trouvée qui a aboli l’appareil d’État. De son côté, le philosophe anarchiste Bakounine écrit qu’il a manqué au peuple de Paris un gouvernement et une armée révolutionnaire. On voit à travers ces deux exemples que les passerelles existent dès l’origine. L’historien et théoricien du marxisme libertaire Daniel Guérin parlait même d’un « Lénine libertaire ». Le but de ce livre est donc de dépasser les sempiternelles querelles entre les deux traditions révolutionnaires pour montrer qu’il y a eu des complicités, des combats communs, des figures communes. Et qu’il serait bon de retisser ce fil-là aujourd’hui, où l’on a besoin de se serrer les coudes.
Justement, on voit à travers les exemples cités tout au long du livre que les alliances n’ont jamais été aussi fortes que face à un ennemi commun.
Effectivement, en général c’est au pied du mur que les convergences s’effectuent, contre le fascisme et les contre-révolutions bureaucratiques. C’est le cas en Espagne par exemple, lors de la guerre civile de 1936 à 1939. Jusqu’en 1937, le pays est le théâtre d’une révolution authentique : collectivisation des terres par les paysans, réappropriation des usines par les ouvriers, réquisition des transports publics par les travailleurs et la population. Durant certains de ces épisodes, communistes et anarchistes combattent ensemble. Au début du mois de mai de l’année 1937, une insurrection ouvrière éclate à Barcelone pour contrer la tentative de saisie par la police d’État de la centrale téléphonique, alors sous contrôle des travailleurs. La Confédération nationale du travail (CNT), syndicat anarchiste, et le Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM) se retrouvent alors du même côté des barricades.
Une fois que la question de l’exercice du pouvoir se pose sérieusement, c’est là que les divergences se font plus fortes ?
Sûrement. Quand Louise Michel dit que le pouvoir est maudit, malheureusement, elle a raison. Pour autant, il faut continuer de se poser la question de son exercice, et hélas, on souffre du manque d’espaces communs pour discuter stratégie. Il faut que l’on arrive à penser la prise de pouvoir sans subir sa malédiction. Il y a une citation de Daniel Guérin, qui, à ce sujet, me parle beaucoup : « En prenant un bain d’anarchisme, le marxisme peut sortir nettoyé de ses pustules et régénéré. » Les marxistes ont beaucoup à apprendre de l’idée radicale de la liberté des anarchistes, de leur refus de toute tyrannie, domination et oppression. Guérin parle aussi d’un « sérum anarchiste », c’est-à-dire l’autogestion et la place centrale de l’individu dans un projet d’émancipation collective, à injecter dans les marxismes pour les voir se régénérer.
Vous évoquez, dans le livre, les municipalités autonomes rebelles zapatistes du Chiapas, le Rojava kurde et la Commune, comme quelques-unes des expériences les plus abouties d’alliance du marxisme et de l’anarchisme. Est-ce que cela signifie que celle-ci n’est possible qu’à l’échelle infra-étatique ?
Peut-être, mais il faut pourtant bien penser la politique au-delà de l’échelon local. L’autarcie, ce n’est pas la solution lorsqu’on prend en compte ne serait-ce que la crise environnementale. Elle nécessite des espaces de coordination entre les différentes assemblées locales. Comment fait-on cela sans que ne naisse un monstre bureaucratique, corps séparé du reste de la société ? C’est une vraie question qui ouvre le débat sur la place de la délibération collective, le rôle des mandats – impératifs ou non – et la manière de contrôler les mandataires.
Au cœur du geste de rapprochement entre marxistes et libertaires, il y a l’auto-organisation. C’était aussi un des mots d’ordre fort du mouvement du 10 septembre. Est-ce qu’à travers l’histoire que vous retracez il y a des figures qui vous semblent importantes pour penser le mouvement social actuel et l’aiguiller ?
Rosa Luxemburg est toujours inspirante. Pour elle, l’étincelle de la conscience et de la volonté révolutionnaire s’allume dans le combat, dans l’action des masses. Elle résulte de l’action directe et autonome des travailleurs et ne peut s’apprendre « dans les brochures ou dans les tracts ». Ce qui est intéressant c’est qu’elle prend le mouvement social et analyse comment il peut se politiser lui-même.
Un cadre auto-organisé se construit là où il a besoin de se construire : si les assemblées du 10 septembre se sont structurées ainsi, c’est que cela répond à une demande.
Durant la période des retraites quand l’intersyndicale dit « on n’empêche personne de reconduire la grève au jour le jour », cela montre bien que les bureaucraties syndicales ne se donnent plus vraiment les moyens de s’opposer effectivement aux réformes. Et en même temps, la pression de la base a eu du mal à s’imposer au-delà du cadre des journées saute-mouton. Pour l’appel à la grève du 18 septembre, c’est pareil. Il s’est fait sous la pression de la base mais en même temps la réalité n’était pas à la reconduction le 19, y compris au sein des secteurs les plus combatifs. Penser par le bas nous oblige donc à nous interroger sur nos propres limites.
Les assemblées générales, qui se sont multipliées un peu partout en France autour du 10, ont tenté de s’instituer comme espace d’auto-organisation du mouvement, qu’est-ce que vous en avez pensé ?
Ces assemblées étaient significatives, car elles ont réussi à ramener du monde. Et c’est ça qui a donné de la force au 10. Il y avait beaucoup de jeunes dans les assemblées et c’est une très bonne chose. Mais c’est aussi une des limites du genre, car cette population jeune, citadine et diplômée ne représente pas l’ensemble de la population dans son rapport de force réel du point de vue de la lutte des classes.
Les discussions des assemblées étaient plus opérationnelles que politiques, vous y voyez un problème ?
Moi ça ne m’inquiète pas personnellement. Je pense qu’un cadre auto-organisé se construit là où il a besoin de se construire. Si ces assemblées se sont structurées ainsi, c’est que cela répond à une demande. Préparer une action, c’est la base sur laquelle se constitue un noyau collectif, qui, au fur et à mesure de sa pratique, aura la maturité de discuter d’autre chose. Renouer, ne serait-ce que partiellement, avec ces assemblées c’est déjà important. Et puis le fait que l’on sorte d’une séquence des retraites où l’on avait perdu, alors que nous étions des millions dans la rue, ça aurait pu nous plomber durablement. Là, mine de rien, le gouvernement a dû remballer certaines mesures sous la menace. Même si ce n’est que partiel et que les attaques sont maintenues. Ce qu’il vient de se passer, quoi qu’il en soit, redonne de la confiance. Si cela s’arrête, ce sera sur un sentiment de frustration mais ce ne sera pas un sentiment de défaite.
Propos recueillis par Niel Kadereit