Le blog des éditions Libertalia

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Entretien avec Bernd Langer dans Basta !

jeudi 13 septembre 2018 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Entretien réalisé par Rachel Knaebel pour Basta !, 13 septembre 2018.

« Le mouvement antifasciste ne peut qu’être fondamentalement internationaliste »

Le procès des agresseurs de Clément Méric, étudiant et militant antifasciste mort à Paris le 5 juin 2013, se clôt cette semaine. Au même moment, l’Allemagne connaît un regain de manifestations violentes d’extrême droite. Quel rôle l’antifascisme peut-il jouer dans ce contexte ? Quelle est l’histoire de ce mouvement ? D’où vient le symbole du double drapeau rouge et noir, devenu emblème international des « antifas » ? Basta ! a interviewé Bernd Langer, militant antifasciste allemand depuis les années 1970, dont la traduction française de l’ouvrage Antifa, histoire du mouvement antifasciste allemand, vient de paraître aux éditions Libertalia, en coédition avec le collectif La Horde.

Basta ! : Avec la montée en puissance du parti d’extrême droite allemand AfD et les manifestations xénophobes de Chemnitz et de Köthen en Basse-Saxe – avec des agressions racistes et des saluts nazis – est-on en train d’assister à un regain des violences d’extrême droite en Allemagne ?  
Bernd Langer : Le contexte politique a en effet changé en Allemagne, depuis 2015. L’AfD, au début un parti libéral qui voulait sortir de l’euro, a vu son aile nationaliste, qui était présente depuis le début, prendre le dessus. C’est un grand changement car maintenant, un parti à la droite de la CDU [le parti de la chancelière Angela Merkel, ndlr] siège au Bundestag, le parlement allemand. Cela ne s’est pas produit en Allemagne depuis 1945. L’AfD constitue en plus le plus gros parti d’opposition. Pour l’instant, ils sont mis à l’écart parce que personne ne veut travailler avec eux. Mais ils s’expriment beaucoup dans les médias. Certains parlent de normalisation, parce que de tels partis existent un peu partout en Europe et, désormais, en Allemagne.
Si l’AfD conserve son potentiel de 15 à 20 % des voix, il est possible que dans deux ou trois législatures, d’autres types de coalitions se forment. Il y a aussi trois partis néonazis : le NDP, Die rechten et Der Dritte weg. À Chemnitz, lors de la manifestation d’extrême droite fin août, le parti Dritte weg, qui a son siège tout près de Chemnitz, était aux premiers rangs. Ces dernières années, une sous-culture d’extrême droite s’est aussi constituée. Elle a toujours existé, mais aujourd’hui, désormais, elle rassemble, en Thuringe et en Saxe, 6 000 à 7 000 militants lors de certains concerts. Ils ont pris une nouvelle dimension. Les attaques contre les réfugiés, en revanche, ne sont pas nouvelles.

Vous faites partir votre histoire de l’antifascisme allemand dans les années 1920, et même dès la Première Guerre mondiale. Pourquoi commencer cette histoire aussi tôt ? Quel était alors le contexte ?
On ne peut comprendre que si l’on part des racines. Le fascisme démarre à la fin de la Première Guerre mondiale, en Italie, et est ensuite exporté sous diverses adaptations dans plusieurs pays. Il n’existe pas, jusqu’à aujourd’hui, de définition valable du fascisme, établissant ce qu’il est exactement. En Allemagne, le fascisme a été l’alliance entre les nationaux-socialistes du NSDAP [le parti nazi, ndlr] et les conservateurs de droite. Ensuite, l’histoire de l’antifascisme se superpose aussi à l’écriture de l’histoire par les partis communistes, en particulier en Union soviétique. Dans cette écriture de l’histoire, des faits sont interprétés de manière très particulière et d’autres sont complètement laissés de côté, par exemple le fait qu’il y ait eu une collaboration entre le KPD [le Parti communiste allemand fondé en 1918] et le parti nazi.

En France, dans les années 1930, les mobilisations antifascistes ont débouché sur les grandes grèves du Front populaire, et ses conquêtes sociales. Y a-t-il d’autres exemples où les mobilisations antifascistes ont été à la base de mobilisations populaires plus vastes ?
En fait, il y a eu beaucoup de mobilisations vastes. Simplement, elles ont des succès variables. En Allemagne aussi, on observe une large mobilisation dans les années 1930. Il y a eu le Front de fer, lancé par le parti social-démocrate (SPD) en 1931. Il y avait une forte volonté d’engagement dans la population. Mais les nazis sont arrivés au pouvoir en 1933. Le succès du Front populaire en France tient aussi au fait que les nazis étaient déjà au pouvoir en Allemagne, les émigrants donnaient des informations sur ce qui s’y passait. La résistance était forcément plus importante ailleurs, parce que les gens savaient ce qui était en train de se produire.

Il y a eu un renouveau de l’antifascisme en Allemagne de l’Ouest dans les années 1970-1980, puis dans l’Allemagne réunifiée des années 1990. Quels contextes ont conduit à ces nouvelles vagues d’antifascisme ?
Les anciens fascistes restent encore forts dans la société allemande des années 1950. Ensuite, viennent les premières protestations contre ces structures fascistes. Cela a à voir avec le mouvement de 68 mais aussi avec le fait qu’un parti néonazi, le NPD [Nationaldemokratische Partei Deutschlands], se crée en 1964, comme un regroupement de différentes factions d’extrême droite. Ils veulent entrer dans les parlements régionaux. Arrive aussi au même moment une nouvelle génération de militants néonazis, qui ne veulent pas forcément faire de politique, et se regroupent plutôt autour de sports de combat. Face à cela se constitue un mouvement « antifa ». Il y a aussi depuis 1947 la VVN – l’Association des persécutés du régime nazi – une grande organisation, qui ne souhaite pas d’activisme dans les rues, et qui suit en fait la ligne du parti au pouvoir en Allemagne de l’Est, la SED.
Rapidement, des groupes qui viennent du mouvement de 68 s’en démarquent [les groupes K, des maoïstes] et refusent de travailler avec le VVN. De cette branche naît un nouveau mouvement antifa. S’y ajoutent les autonomes, à la fin des années 1970. Ce qui est nouveau dans ce mouvement, c’est qu’il dit clairement dès le début qu’il veut vraiment combattre les nazis, pas seulement avec des tracts. À partir de là, les groupes communistes sont poussés hors du mouvement antifasciste. Les groupes antifas se développement comme des groupes d’action, qui se rencontrent, échangent des informations sur les néonazis, toujours avec la volonté d’organiser des actions directes. Il leur manque évidemment un relais politique. Dans ce mouvement, on ne peut participer que si on est vraiment à 100 %. On ne peut qu’être actif, pas simplement soutenir.

N’est-ce pas justement partie intégrante du mouvement antifa d’être en dehors des partis, et d’agir à partir d’une position minoritaire ?
Il s’agit de toute façon d’une minorité. Il y a peu de gens qui veulent agir de manière si décidée, si engagée. Et il n’y a pas d’alliés, de partenaires pour un rassemblement plus large. La plupart des autres forces refusent les autonomes, les « antifas », et ne veulent pas de « bazar », pas d’action directe, ils veulent juste porter des pancartes. Un slogan dans le combat contre le fascisme dit d’ailleurs : « On ne peut que compter sur ses propres forces. »

Le mouvement antifa a-t-il toujours été fortement réprimé par l’État ?
La confrontation avec la police et les forces de l’ordre remonte évidemment au temps du nazisme. Mais aussi à l’époque de la Guerre froide, pendant laquelle l’ennemi, pour l’État, était à gauche. Il y avait le terrorisme de la Fraction armée rouge, et d’autres attaques de la gauche, pas seulement contre des néonazis. En Allemagne de l’Ouest, jusque dans les années 1970, le terme d’antifasciste était quasiment une insulte. Car l’antifascisme est un concept qui est d’abord venu des communistes, et qui était seulement utilisé par eux. À l’origine, pour le KPD dans les années 1930, l’antifascisme est essentiellement un combat contre le capitalisme, contre les sociaux-démocrates. C’est dans les années 1970 que le concept commence à être compris comme nous l’entendons aujourd’hui.

Le mouvement antifa allemand est-il toujours un mouvement anticapitaliste aujourd’hui ?  
Le mouvement n’est pas un bloc monolithique. Il y a des gens chez les antifas qui ne veulent rien avoir à faire avec l’idéologie anticapitaliste, ils veulent juste combattre les néonazis. Mais ils agissent quand même ensemble.

Quelles sont les relations du mouvement antifa avec l’antiracisme plus institutionnel, celui des grandes manifestations qui réunissent les syndicats, les partis de gauche, des initiatives citoyennes ?
Il y a des alliances, mais cela est arrivé plus tard. Les premières alliances de ce type ont lieu après la réunification, en réaction aux fortes mobilisations nationalistes. Là, l’État est intervenu. Des initiatives antifascistes ont été soutenues. Des fondations ont été créées. Et des personnes qui ont été actives comme antifa sont parties travailler dans ces structures. Il y a donc des liens forts. À partir de là, les choses ont été différentes. Les antifas ne sont plus aussi exclus qu’avant. Il y aussi des alliances plus institutionnelles, comme Bunt statt Braun [« coloré plutôt que brun », ndlr], qui tentent de marginaliser les activistes antifas radicaux. Car la tendance de base du mouvement antifa reste révolutionnaire. Et l’État ne veut évidemment pas de mouvement révolutionnaire.

Quels liens l’antifascisme allemand contemporain a-t-il, ou a-t-il eu, avec le même mouvement en France ou en Italie ? 
Au début des années 1990, nous voulions créer une grande organisation, en Allemagne, avec l’AA/BO (Antifaschistische Aktion/Bundesweite Organisation), et aussi nouer des contacts au niveau international. Nous avons invité des gens de France, d’Angleterre, d’Italie, du Danemark… Il y a eu des contacts, et certains ont perduré. Mais cela n’a pas conduit à la création d’une organisation internationale.

Le mouvement est-il fondamentalement internationaliste, ou bien comprend-t-il également des tendances nationalistes ?
Selon moi, le mouvement antifasciste ne peut être qu’internationaliste. Mais quand on combat les fascistes, on est toujours confronté à sa propre nation, aux situations particulières dans chaque pays. La France et l’Allemagne, par exemple, sont plus différentes que l’on ne pense au premier abord. L’organisation des syndicats, par exemple, est beaucoup plus centralisée en Allemagne qu’en France. Et les grèves ne fonctionnent pas de la même manière. Les mouvements fascises aussi sont différents. Mais l’idéologie de l’antifascisme est évidemment internationaliste. Le fait que le même emblème de l’antifasciste soit utilisé par tous les mouvements est révélateur.

Quelle est la place des femmes dans le mouvement en Allemagne ? Et de l’écologie ?
Dans toutes les organisations de gauche allemandes, la question de la place des femmes est importante. Chez les antifas, il y a eu des groupes de femmes. Aujourd’hui, le mouvement est relativement mixte. La question de l’écologie n’est en revanche pas discutée dans le mouvement. Mais des groupes antifas sont aussi allés à des manifestations contre des centrales nucléaires en Allemagne.

Quel est l’ampleur du mouvement aujourd’hui ? 
Beaucoup de groupes se sont dissous. Les estimations vont de 2 000 à 10 000 personnes actives dans le mouvement. 10 000, je pense que c’est très optimiste. Dans les années 1980, une manifestation antifa d’ampleur nationale réunissait 2 000 personnes, c’était déjà beaucoup en Allemagne et cela le reste. Il y a eu des grosses mobilisations avec les concerts, « Rock contre la droite » (Rock gegen recht). Les manifestations qui mobilisent au-delà quelques milliers de personnes sont celles organisées par une alliance large, comme à Berlin contre l’AfD en mai dernier, avec 20 000 personnes présentes.

La musique fait-elle toujours partie intégrante de l’action antifa ?
En Allemagne, la musique est devenue encore plus importante aujourd’hui qu’auparavant. Même si c’est sous une forme différente. Le concert antifa de Chemnitz le 4 septembre a été donné par des musiciens qui ont du succès commercialement, tout en ayant un engagement antifasciste clair. Les gens sont venus en nombre [le concert de Chemnitz a rassemblé 65 000 personnes, ndlr]. Cela montre que la musique et l’antifascisme vont ensemble.

D’où vient le symbole des deux drapeaux rouge et noir accolés ?
Le symbole vient à l’origine du KPD, qui l’a créé en 1932. Il y avait alors deux drapeaux rouge, pour le KPD et le SPD [le parti social-démocrate], qui flottent de gauche vers la droite. Dans les années 1970, l’emblème a été ressorti par le Kommunistischer Bund (Alliance communiste), qui organisait des actions antifascistes et voulait prendre un autre emblème que celui qu’utilisait l’Association des persécutés du régime nazi, qui était un triangle rouge. Elle voulait aussi se placer dans la tradition de l’antifascisme militant des années 1920 et 1930.
Au début des années 1980, il y a une nouvelle réflexion là-dessus. Le mouvement antifa ne voulait pas reprendre le symbole des deux drapeaux rouges, parce qu’il était lié au stalinisme. Alors, nous avons introduit le drapeau noir, parce que nous nous référions aussi à l’anarchisme. Et parce que nous sommes un mouvement de gauche qui combat contre la droite, nous avons retourné le sens des drapeaux, pour les faire flotter de la droite vers la gauche. Ce nouvel emblème s’est diffusé rapidement au-delà de l’Allemagne dans les années 1990.

Propos recueillis par Rachel Knaebel

Fred Alpi chante « Cinq ans de métro »

vendredi 20 juillet 2018 :: Permalien

Fred Alpi chante « Cinq ans de métro ».
Enregistré au Lieu-Dit par Là-bas si j’y suis, le 12 juin 2018.
Réalisation : Jonathan Duong et Cécile Frey. Son : Jérôme Chelius.
https://la-bas.org/la-bas-magazine/la-musique-de-la-bas/fred-alpi-cinq-ans-de-metro

Heureux les simples d’esprit dans L’Obs

vendredi 6 juillet 2018 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Dans L’Obs, 28 juin 2018.

Le Poche / Punk is dead

Il n’y a pas si longtemps, pogoter et boire représentaient les principales préoccupations de Cara Zina. Les cheveux teints en vert, elle dormait dans des squats, balançait des pavés sur les anti-avortement et hurlait sa rage au sein du groupe Straight Royeur, avec Virginie Despentes. « Anarchie vaincra, j’ai bien peur que ce soit sans moi », note-t-elle dans ce roman très autobiographique. Devenue fonctionnaire, monogame et mère de famille, elle ne se bat plus contre les fachos, « trop nombreux », mais cherche l’apaisement sans trahir ses idéaux de jeunesse. La vie s’est chargée de la ramener à la marge, avec un fils handicapé qui l’oblige à défier le jugement des autres. « Résolument optimiste, à tendance invincible », son livre dégage une franchise et bonne humeur vivifiantes. En filigrane, une déclaration d’amour à Despentes (« la grande »), amie restée fidèle malgré le succès. La prose de Cara Zina peut aussi se lire comme le pendant lumineux de l’œuvre désenchantée de l’auteure de « Vernon Subutex ».

Amandine Schmitt

Voyage en outre-gauche dans Le Monde diplomatique

vendredi 6 juillet 2018 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Dans Le Monde diplomatique (juin 2018).

Des entretiens avec une trentaine de témoins anonymes appartenant à « l’outre-gauche » dessinent les contours de cette mouvance qui allait des anarchistes non fédérés aux situationnistes, en passant par les communistes de conseil, entre 1966 et 1972. Inspirés par le surréalisme et viscéralement antistaliniens, ils lisent Voline sur la révolution russe, Ida Mett sur la répression de Cronstadt en 1921, Socialisme ou barbarie sur la nature de l’Union soviétique, Simon Leys… Critiques du tiers-mondisme, ils s’opposent aux marxistes-léninistes, maoïstes ou trotskistes, dont l’objectif selon eux est de « prendre la direction de la révolution », et qui persévéreront dans leur être « pour devenir [...] des serviteurs de tous les pouvoirs en place ». Loin du Quartier latin, ce voyage rappelle les grèves dures ou l’agitation étudiante en province les années précédentes et en mai 1968 – à Nantes s’effectue la jonction entre étudiants radicaux, ouvriers et paysans. On retrouve dans ces pages l’esprit de Mai, y compris dans ce qu’il a pu avoir de moins bon, de l’« idéologie de l’alcool comme élément de la “panoplie” révolutionnaire » à la « dénégation de la maladie mentale ».

CJ

Sur l’enseignement de l’histoire dans L’Obs

vendredi 6 juillet 2018 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

L’Obs, 24 mai 2018.

Comment enseigner l’histoire ?

La chercheuse Laurence De Cock s’est penchée sur un siècle de programmes scolaires. Du « récit national » élaboré par la IIIe République aux débats récents sur le passé colonial, elle montre comment la discipline est devenue peu à peu un enjeu brûlant.

Depuis quarante ans, l’enseignement de l’histoire déclenche des passions. Votre livre retrace les crises successives, en remontant aux sources : archives ministérielles, programmes, enquêtes sociologiques. Quel bilan en tirez-vous ?

Avec le recul, ce qui se dégage, c’est la relégation progressive des professeurs d’histoire. Peu à peu, ils ont été écartés, et la discussion a été monopolisée par les polémistes, les politiques et les médias, sur des bases très éloignées du terrain. Les praticiens n’ont pas pu montrer la réalité de leur travail.

Vous parlez d’un « dispositif malsain de politisation ». Mais n’est-il pas normal que la discussion dépasse le cercle des professionnels et soit ouverte à tous ?

Bien sûr que l’histoire doit être l’objet d’un débat démocratique : tout le monde a son rapport au passé et a le droit d’en faire ce qu’il veut. Le problème, c’est quand le débat oublie un maillon essentiel : celui des enseignants. Actuellement, dans l’espace public, les professeurs sont non seulement ignorés, mais même dominés et ouvertement piétinés. Du reste, cela vaut pour toutes les disciplines, comme on l’a encore vu avec la récente circulaire du ministre de l’Éducation à destination des enseignants du primaire, où Jean-Michel Blanquer leur explique exactement ce qu’ils doivent faire, comme si les profs n’avaient pas à participer à la réflexion sur leur travail.

Concernant l’histoire, comment expliquez-vous cette évolution ?

L’histoire renvoie à la question identitaire, dont on connaît la place centrale aujourd’hui dans le débat politique. Plus que les mathématiques ou la physique, elle se trouve donc confrontée à une vague qui l’emporte. Par ailleurs, elle est aussi le miroir d’une certaine conception du pouvoir. Le roman national écrit à la fin du XIXe siècle repose sur l’idée que l’histoire est faite par les êtres exceptionnels, les grands hommes : Vercingétorix, Clovis, Charlemagne, Louis XIV…
La marche des événements est le produit des puissants. Aussi, lorsque des enseignants proposent une vision qui met en avant non plus les puissants, mais les rapports de domination – c’est-à-dire les puissants aux prises avec des résistances, ce que l’on appelle en historiographie « l’histoire populaire » – cela suscite des réactions du côté des institutions.
Croisés, ces deux facteurs font de notre discipline un objet surinvesti par les discours publics, et donc passionnel.

Une idée reçue veut que l’enseignement de l’histoire ait connu un âge d’or avant de se dérégler progressivement à partir de 68, jusqu’à devenir le champ de bataille actuel. Mais, selon vos travaux, la réalité est un peu plus compliquée…

Les premiers programmes, à la fin du XIXe siècle, sont écrits par des historiens, à l’image de Lavisse, un universitaire, spécialiste d’histoire moderne, qui va diriger la rédaction des manuels scolaires du primaire et du secondaire. Le récit historique national prend forme, qui commence rituellement par «  Il y a deux mille ans, notre pays s’appelait la Gaule… » et se termine par « jusqu’à nos jours ». L’histoire de France apparaît comme une avancée régulière, avec une nation toujours plus forte et des étapes comme la christianisation, les rois, la Révolution, le tout formant une trame assez lisse, mettant en scène des grands personnages. Mais déjà, en 1918, cette trame va subir une inflexion pacifiste assez profonde. Surtout, à partir de 1945, on va se demander si ce roman national, où les races étaient hiérarchisées et la colonisation présentée comme une mission civilisatrice, a pu contribuer à banaliser le racisme. Des colloques, des circulaires, des revues pédagogiques – qui sont alors très lues – initient une réflexion sur un enseignement de l’histoire qui soit au service de la tolérance et de la paix. En 1957, Fernand Braudel introduit dans les programmes de terminale sa fameuse « grammaire des civilisations ». Ceux des autres classes ne changent guère, mais les enseignants, plus mobilisés qu’aujourd’hui, s’en emparent différemment et n’hésitent pas à faire sortir l’histoire du carcan hexagonal.

En somme, 68, à qui on attribue tant de péchés, n’aura été que l’aboutissement de ce processus de « modernisation ».

Mais il y eut quand même plusieurs ruptures : la prise de parole des comités d’action lycéens, l’arrivée de la « pédagogie de l’éveil » à la rentrée 1969 pour le primaire, l’histoire partiellement thématique en 1976 pour le secondaire.

Et puis, à la fin des années 1970, brusquement, l’enseignement de l’histoire est déclaré en péril. C’est l’historien Alain Decaux, dont l’émission « Alain Decaux raconte » est alors très regardée, qui met le feu à la plaine.

En 1979, Alain Decaux donne une conférence à Vichy et une institutrice lui dit : « La pédagogie de l’éveil est une catastrophe, les enfants ne savent plus situer Charlemagne et Louis XIV. » Alain Decaux pousse un cri d’alarme en une du Figaro magazine : « On n’enseigne plus l’histoire à vos enfants. » Des articles, des ouvrages, des colloques et même deux propositions de loi, entretiennent le « scandale ». Le candidat Mitterrand en parle dans son programme électoral et, devenu président, l’évoquera en conseil des ministres en 1983.

Sur quoi porte le débat ?

Très vite, la question pédagogique – cours classique ou techniques d’éveil – va laisser place à celle de l’identité : doit-on adapter le programme d’histoire à la pluralité culturelle dans les classes ? Car, au même moment, la perception de l’immigration change. On passe de la lecture sociale au prisme culturel, du travailleur immigré à l’immigré musulman.
L’école s’interroge : comment faire une place aux nouveaux venus ? Le débat dépasse le clivage gauche-droite. Pour les uns – dont Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de l’Éducation nationale – la République ne reconnaît ni les identités ni les cultures, mais seulement la citoyenneté, et le récit national-républicain est le meilleur moyen d’intégrer les enfants d’où qu’ils viennent. Pour d’autres – par exemple l’orientaliste Jacques Berque – le programme doit insister sur l’immigration, la connaissance des pays méditerranéens et l’histoire coloniale, afin d’expliquer aux enfants issus de cette histoire pourquoi ils sont là.
En 1984, dans un dialogue publié par Le Débat, Claude Nicolet, futur responsable des programmes d’éducation civique, refuse que la République s’intéresse à la question de l’identité, et Mona Ozouf lui répond que la République s’y est toujours intéressée. L’historienne, qui est d’origine bretonne, raconte que, quand elle était à l’école, se posait déjà la question de la reconnaissance des identités culturelles.

On retrouve les termes du débat actuel…

Tout à fait, mais on sent des deux côtés la recherche d’un compromis. Ces gens dialoguent sans invectives, sans mépris, Chevènement et Berque sont amis. Tout le monde partage la volonté que ces enfants-là se sentent bien à l’école, simplement, on n’a pas encore trouvé la solution. Les deux conceptions témoignent d’une vraie générosité vis-à-vis des enfants issus de l’immigration postcoloniale. Cela a bien changé depuis…

Comment la discussion s’est-elle tendue ?

À mesure que la question de l’islam va s’y greffer, avec l’affaire du voile à Creil en 1989 et les premiers attentats islamiques en 1995. La bienveillance se dissipe et les tenants du récit national-républicain regardent avec beaucoup d’hostilité ceux qui ne pensent pas comme eux, parlant de « repentance », d’« ethno-masochisme », de complaisance face au communautarisme islamique. Des outrances déconnectées de la réalité des classes et qui rendent impossible le dialogue.

Justement, quelle est la réalité des classes, selon vous ?

Je vais prendre le cas de la Shoah, dont on dit qu’elle est devenue impossible à enseigner. Oui, c’est difficile d’enseigner la Shoah, partout, parce que c’est un sujet très sensible et qui nous remue, enseignants comme élèves. Mais, en instrumentalisant le sujet, les politiques et les médias redoublent la difficulté. Aujourd’hui, on demande à l’école de guérir la société du racisme et de l’antisémitisme, de mettre en œuvre le « plus jamais ça ». C’est une commande impossible, qui entretient l’impuissance et donc la souffrance. Je ne nie pas qu’il y ait des propos de nature antisémite parfois dans les classes – d’ailleurs, moins souvent à propos de la Shoah que sur le conflit israélo-palestinien. Mais le propre du métier d’enseignant, c’est d’avoir face à soi des esprits en formation, non des adultes avec une pensée finie. Pour lutter contre ces propos, la répression n’est pas efficace : il faut faire de la pédagogie, ce qui est le rôle d’un prof. En 2002, Simone Veil mettait en garde : « N’y a-t-il pas une certaine fatuité dans l’affirmation que l’étude de la Shoah pourrait prévenir guerres et massacres dans le futur ? »

Pourtant, vous rappeliez vous-même qu’en 1945 l’école s’était donné pour mission de lutter contre le racisme.

Oui, mais la question du « plus jamais ça » était alors posée en lien avec les pratiques pédagogiques, l’organisation de l’école, la démocratisation du secondaire. Aujourd’hui, on croit qu’il suffit de changer une phrase dans un texte pour être efficace – et qu’importe que les classes comptent 35 élèves, que les établissements soient sous-équipés, que les écoles ferment dans les espaces ruraux. Il faut articuler réformes structurelles et réformes des contenus.

Au fond, quelle est la mission de l’enseignement de l’histoire – s’il en a une ?

J’en identifie trois. D’abord, la finalité identitaire, qui remonte à la IIIe République et qui pourrait prendre aujourd’hui la forme de l’idée du passé comme bien commun. Ensuite, la finalité civique : en apprenant des épisodes comme la Révolution ou la Résistance, l’enfant pourrait prendre conscience qu’il aura un rôle à jouer lorsqu’il sera adulte. Et la troisième, c’est la finalité intellectuelle ou critique : apprendre à juger par soi-même. Tout l’enjeu est l’équilibre entre les trois : dans les débats actuels, la finalité critique est systématiquement sacrifiée. Lorsque Jean-Michel Blanquer dit que l’enseignement de l’histoire ne doit pas servir à faire douter, eh bien il se trompe. Car justement, ça sert à cela. Non pas au sens de nier les faits, mais au sens de penser en individu libre, autonome, émancipé – exactement ce que commandent ces Lumières dont on se gargarise tant ! Un tel recul est indispensable pour devenir citoyen engagé : la citoyenneté est forcément une citoyenneté critique.

La dernière poussée de fièvre sur l’histoire remonte à 2015, sous François Hollande, avec ces fameux programmes accusés de donner plus d’importance à l’islam qu’aux Lumières… Comment jugez-vous cet épisode ?

Il y avait de bonnes idées, comme la distinction entre de grandes questions obligatoires et d’autres, plus précises et facultatives. Ou encore les libellés assez larges. Tout cela donne de la souplesse aux enseignants, ce que je crois une bonne chose. Mais mettre l’islam et la colonisation dans la catégorie obligatoire sans anticiper que cela mettrait le feu à la plaine, quelle maladresse et quelle méconnaissance du champ ! Le résultat de ce fiasco, c’est qu’aujourd’hui, pour contenter tout le monde, les programmes sont devenus boiteux. Ils ne sont ni réactionnaires ni progressistes. Pour désamorcer les critiques, chaque mot est soupesé, et toute créativité devient impossible. Pour ma part, je plaide pour des programmes le moins coercitifs possible, type la Première Guerre mondiale. Et que chaque professeur s’en empare.

Au risque que chacun en fasse l’usage qu’il veut ? Y compris un usage réactionnaire ou xénophobe ?

Ma conviction est que si l’on s’intéresse à l’histoire, à la vie des hommes et des femmes dans le temps, aux causalités, aux déroulés, aux devenirs, aux possibles… on ne saurait être réactionnaire ! Alors, oui, il y aura toujours des gens qui déformeront cette démarche, mais je préfère prendre ce risque, plutôt que d’appliquer des programmes tatillons qui ne veulent plus rien dire.

De 1999 à 2016, vous avez été professeure d’histoire à Nanterre, en zone dite « sensible ». Qu’en avez-vous retenu ?

J’étais très jeune, provinciale, issue d’un milieu bourgeois, quand j’ai débarqué dans un quartier populaire à Nanterre. Au bout d’une semaine, j’ai voulu démissionner. Si je me suis accrochée, c’est non pas grâce à ma formation de prof, mais en lisant deux ouvrages de sociologie : Un Nanterre algérien, terre de bidonvilles, d’Abdelmalek Sayad, et Cœur de banlieue, de David Lepoutre. J’ai compris que j’étais dans un territoire postcolonial, que les élèves en face de moi portaient ce passé-là, que la situation pédagogique entre eux et moi était surdéterminée par ce cadre douloureux. J’ai décidé d’en faire ma thèse et je me suis mise à l’écoute de ces gamins. J’ai traversé avec eux le 11 septembre 2001, la loi sur le voile de 2003, les révoltes de 2005. J’ai appris qu’à cette occasion certains d’entre eux, à 12 ou 13 ans, avaient été fouillés nus dans un gymnase. J’ai fait cours dans des préfabriqués qui laissaient passer l’eau, j’ai vu l’établissement se dégrader à cause de l’abandon par l’État, et non du fait des élèves. Mais j’ai aussi vécu des heures passionnantes, avec des gamins enthousiastes pour mille projets et j’ai découvert une sociabilité professionnelle incroyable, avec des gens ultramobilisés, ultradévoués aux élèves.

Et vous n’aviez pas de difficulté à enseigner l’histoire ?

Parfois, oui, mais n’est-ce pas cela, enseigner ? J’ai eu des élèves en colère, des élèves qui parfois me demandaient des comptes en tant que représentante de l’institution, qui voulaient savoir sur le racisme, les violences policières. Mais j’ai eu aussi des élèves curieux d’apprendre. Et d’autres qui s’ennuyaient, comme cela arrive depuis que l’école existe !

Propos recueillis par Eric Aeschimann

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