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L’origine d’une vocation historienne : Daniel Guérin et les années 1930

vendredi 13 avril 2018 :: Permalien

Daniel Guérin.

Samedi 7 avril 2018, une journée d’hommage à Daniel Guérin était organisée au Lieu-Dit (Paris). Pour l’occasion, Charles Jacquier a rédigé le texte que nous reproduisons ici.

L’origine d’une vocation historienne :
Daniel Guérin et les années 1930

Sa vie durant, Daniel Guérin a constamment mêlé engagement, réflexion et non-conformisme. Le chapeau de la première notice qui lui a été consacrée par Jean Maitron lui-même dans le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français indique deux qualificatifs : « militant de tendance libertaire » et « historien ». Et comme ladite tendance libertaire ne s’affirma explicitement et véritablement qu’avec la publication de Jeunesse du socialisme libertaire (1959), on peut s’en tenir, pour y insister, aux deux seuls termes de militant et d’historien.

Pour le premier aspect, c’est au cours des années 1930 qu’il est le plus activement plongé dans le militantisme politique. Rallié à la Gauche révolutionnaire (GR) de Marceau Pivert peu après sa fondation en septembre 1935, il est membre du Comité directeur de cette tendance et la représente au conseil d’administration du quotidien Le Populaire et dans la commission coloniale de la SFIO. En janvier 1938, quand la GR prend la direction de la Fédération socialiste de la Seine, Marceau Pivert en assure le secrétariat tandis que Daniel Guérin est l’un des secrétaires adjoints, chargé des groupes socialistes d’entreprise. Il sera ensuite l’un des fondateurs du Parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP) et l’une des principales figures de son opposition de gauche. Il est enfin désigné pour ouvrir, en cas de guerre, un bureau du Front ouvrier international (un regroupement de groupes communistes dissidents et de partis socialistes de gauche) à Oslo, en Norvège. On le voit, son militantisme politique, de parti, est quotidien et intense !

Pourtant, au début des années 1930, après deux voyages en Allemagne (été 1932, printemps 1933), dès l’arrivée des premiers antinazis à Paris, Daniel Guérin a l’idée de réunir certains d’entre eux pour mettre les milieux révolutionnaires français « à l’école des réfugiés allemands ». Il espère que les Français bénéficieront « de leurs connaissances théoriques et de leur expérience pratique ». Il s’agit aussi de tirer les leçons des erreurs du mouvement ouvrier allemand pour ne pas les répéter dans d’autres pays confrontés à la montée du fascisme. Mais, comme souvent, la proximité de l’événement et les questions de personnes prennent le dessus sur la discussion théorique. Cela constitue néanmoins une première prise de contact entre militants français et allemands. Simone Weil participe à ces discussions ; elle l’incite à entreprendre cette étude « afin de combattre le fascisme au moyen de recherches érudites ». C’est au lendemain des émeutes d’extrême droite du 6 février 1934, qu’il commence à travailler à Fascisme et grand capital. Jusque-là extérieur, le danger fasciste apparaît comme une menace intérieure d’une brûlante actualité. Inspiré par les travaux de Léon Trotski, d’Andrés Nin et d’Ignazio Silone, le livre est une des premières études scientifiques du fascisme ; il paraît en 1936, l’année même du Front populaire. C’est la première incursion livresque de Daniel Guérin dans le domaine de la critique sociale. Une incursion féconde pour l’historien Pierre Ayçoberry qui, quelques décennies plus tard présentera, analysera, et critiquera les différentes interprétations du national-socialisme, à partir des années 1920 : « Fascisme et grand capital tranche, souligne-t-il, sur la grisaille de la production de la gauche française par l’abondance de l’information, la rigueur du raisonnement, le souci de la comparaison internationale. »

Avec la victoire de Franco en Espagne, le pacte germano-soviétique et le début de la Deuxième Guerre mondiale, les « gauchistes » français, pour reprendre le terme de Jean Rabaut, constatent qu’il est bel et bien « minuit dans le siècle ». En novembre 1939, Victor Serge écrit à un ami : « Nous allons vivre désormais sur une banquise emportée par des courants marins, on ne sait vers où, et qui continuera à se lézarder. » Quelques mois plus tard, ce sera la défaite de la France, l’Europe (sauf la Grande-Bretagne et les pays neutres) sous la botte nazie. La guerre va devenir mondiale dès juin 1941 ! Dans un tel climat de déroute, les « gauchistes » doivent survivre difficilement sans abandonner le combat, voire se renier. Jusqu’à l’invasion allemande de la Norvège en avril 1940, Guérin participe au secrétariat du Front ouvrier international qui publie depuis octobre 1939 un petit bulletin mensuel dactylographié d’informations internationales. Emprisonné, puis interné civil en Allemagne, il est ensuite renvoyé à Oslo où il va tenter de gagner sa vie tout en commençant à étudier l’histoire de la Révolution française. Il poursuivra ses recherches sur le sujet à son retour en France en mars 1942, alors qu’il participe au travail clandestin des trotskistes. Pourquoi ce sujet ? Et pourquoi à ce moment-là ? Dans une période de défaite aussi profonde, il peut paraître paradoxal de consacrer une bonne partie de son temps à des événements historiques anciens. Pourtant, cela peut se concevoir aisément : d’abord, si l’on en croît le surréaliste Pierre Mabille, « l’échec conduit les lâches à la soumission, les autres à la réflexion ». Nul doute que Daniel Guérin appartienne à la deuxième catégorie. Ensuite, rappelons juste ce que disait Kropotkine : la Grande Révolution « fut la source de toutes les conceptions communistes, anarchistes et socialistes de notre époque ».

Revenons aux années 1930 et à Front populaire révolution manquée qui est le seul livre de Daniel Guérin évoquant sa période d’engagement politique la plus marquée. Quand il est publié, presque trente ans après, Guérin considère que le Front populaire est un « mythe toujours vivant ». C’est un moment double pour lui : d’une part, la gauche est au plus bas avec l’arrivée de De Gaulle au pouvoir ; d’autre part, il tire le bilan de ses échecs récurrents et du caractère fallacieux de son éventuel renouveau en se plaçant désormais sur un autre terrain : une mouvance libertaire faisant la synthèse de Marx et Bakounine. C’est aussi le cas dans les marges de l’extrême gauche : qu’on songe à des revues aussi différentes que l’Internationale situationniste ou Noir & Rouge… Avec ce livre sur le Front populaire, Guérin veut apporter son « témoignage vécu » car il en a conservé ou retrouvé les « traces écrites ». Ajoutons que le livre est bien plus qu’un simple témoignage. On y retrouve aussi une part d’autobiographie, un hommage à des militants comme Marceau Pivert, et de l’histoire sociale vivante et incarnée qui, sur bien des points, apporte un regard neuf. Par exemple, l’épisode du Comité des 22, le rôle d’Eugen Fried au PCF, la dimension de politique internationale du Front populaire, son caractère double : les Front populaire 1 (un accord électoral d’appareils sur un programme minimaliste surdéterminé par des alliances d’États) & 2 (un mouvement socialiste révolutionnaire antifasciste avec l’intervention autonome des masses) dont parle Daniel Guérin. Celui-ci veut témoigner au nom de l’équipe à laquelle il a appartenu, celle de la Gauche révolutionnaire, et, en particulier en lieu et place de Marceau Pivert, décédé en juin 1958, « vaincu par la maladie et le chagrin ». Ce chagrin, c’est, bien sûr, le naufrage de la SFIO durant la guerre d’Algérie et la crise de mai 1958 qui voit le retour de De Gaulle au pouvoir. Pivert avait dès 1940 esquissé cette histoire, puis manifesté quatre ans avant sa mort le souhait de « refondre son 1er texte » sur les événements du Front populaire. Il incombe donc à Daniel Guérin qui a survécu « la responsabilité du témoignage », sans masquer ses désaccords avec le défunt. Pour Guérin, la tendance à laquelle il a appartenu a été « partie intégrante » du Front populaire sur trois plans : comme initiateurs, comme élément moteur, enfin comme « conscience critique ».

Liés aux masses d’un côté, associés à l’activité gouvernementale de l’autre, les faits et gestes de la Gauche révolutionnaire ne sont pas seulement de la petite histoire mais éclairent « la plus large histoire », laissant apparaître « les vices congénitaux » du Front populaire et les « causes de sa défaite ». DG ne prétend pas faire une œuvre objective, mais considère que son optique partisane l’a peut-être mis « sur la trace de la vérité objective ». Il évoque donc Philippe Buonarotti écrivant trente ans après sur la conjuration de Babeuf. L’histoire du Front populaire n’est pas, comme celle de la grande Révolution française, un objet froid ; elle réclame seulement la vérité, même si elle doit contredire le mythe. Et il conclut que certains ont idéalisé le souvenir de Robespierre, comme celui de Blum plus tard, alors que ce qui comptait, dans les deux cas, c’était de « rechercher les causes profondes de la défaite ». Juin 36 a permis à Daniel Guérin de se « trouver plongé dans un vaste déferlement des masses » (Eux et lui) et de faire la critique du Front populaire pour pouvoir le dépasser ; c’est en effet « la condition préalable d’un nouveau départ révolutionnaire ». Mais, manifestement, ce n’est pas ce qu’en retiennent les partis de gauche comme l’historiographie académique !

En 1963, quand paraît la première édition du livre, ce ne sont pas les grèves avec occupation d’usines qui préoccupent les historiens mais la figure de Léon Blum. C’est en effet à ce moment-là que démarre la publication des œuvres du leader socialiste. Deux ans plus tard, se déroule un grand colloque, « Léon Blum, chef de gouvernement 1936-1937 » organisé par la FNSP et la Société des amis de Léon Blum. On y retrouve historiens académiques et « témoins » – pour la plupart socialistes et radicaux proches du président du Conseil socialiste. Antoine Prost y soutient que ce dernier a « très exactement et très efficacement traduit » (sic) les aspirations du mouvement gréviste. Par la suite, plusieurs émissions de radio de l’Ortf lui sont consacrées et la traduction française du livre de Gilbert Ziebura, Léon Blum et le parti socialiste inaugure une longue série de biographies à succès du leader socialiste. De leur côté, les staliniens, fidèles à eux-mêmes, persistent dans la défense de la vulgate sur le sujet : en 1936, il fallait savoir terminer une grève dès que satisfaction avait été obtenue (mais qui décidait que c’était bien le cas ?) car on se battait pour des objectifs aussi précis que le « pain », la « liberté » et la « paix ». Loin de profiter du rapport de force favorable aux grévistes, le PCF voulait élargir le Front populaire vers la droite en Front des Français. Dans tous les cas, on ignorait le rôle des minorités révolutionnaires et de l’activité autonome des masses !
Après Mai 1968, Daniel Guérin remodela son livre pour lui donner une ampleur chronologique plus grande sur l’ensemble de la décennie et, surtout, dépasser le seul terrain politique. Il reparaît chez Maspero en 1970. Daniel Guérin précise que dans cette nouvelle version, il est « davantage question des luttes menées au sein des organisations économiques de la classe ouvrière ».

La réédition de 1997 chez Actes Sud n’apportera rien de plus au livre, mais vaut d’être notée car elle se fait dans une collection de poche susceptible de toucher un public plus large et intervient deux ans après les grèves de novembre-décembre 1995 qui voient une reprise des mouvements sociaux et, qui plus est, une grève en partie victorieuse.

En 2013, la dernière en date, toujours disponible, s’est faite dans un tout autre contexte. Après l’échec de plusieurs mouvements de grève, en particulier avec les contre-réformes des retraites en 2003 et 2010, la gauche de gouvernement est revenue au pouvoir sous le seul effet d’un rejet des droites depuis longtemps aux affaires. Pour l’heure, cette deuxième droite, comme on aurait dû le savoir depuis les années 1980 grâce à Louis Janover et Jean-Pierre Garnier, a fait faillite. Mais tel le phénix renaissant de ses cendres, sa dernière mouture, prétendument insoumise, offre un bien piètre visage où l’on retrouve, au son de La Marseillaise et sous les plis du drapeau tricolore, les espérances creuses du Mitterrand de Mai 1981. Comme Sisyphe avec son rocher, ceux, peu nombreux, qui s’efforcent de maintenir une perspective critique sur l’histoire sociale du XXe siècle trouvent un allié de poids dans le livre de Daniel Guérin sur le Front populaire qui dit l’essentiel sur les illusions de la gauche au pouvoir et l’impérieuse nécessité d’un mouvement autonome du plus grand nombre au profit du plus grand nombre !

Charles Jacquier

Blues et féminisme noir dans L’Humanité

vendredi 13 avril 2018 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Dans L’Humanité, des 13,14 et 15 avril 2018.

Angela Davis, blues et conscience politique

Avec son livre Angela Davis met en lumière, dans l’art de chanteuses de blues, les germes du féminisme noir d’une conscience de classe. Un chef d’œuvre de pensée.

Avec le livre Blues et féminisme noir, traduction par Julien Bordier de Blues Legacies and Black Feminism (1998), Angela Davis livre les fruits d’un travail titanesque. À travers trois chanteuses majeures, Gertrude « Ma » Rainey (1886-1939), Bessie Smith (1894-1937) et Billie Holiday (1915-1959), elle met en lumière, pour la première fois de façon aussi minutieuse et judicieuse, les germes du féminisme noir, mais aussi la dimension de classe que celui-ci a portée en lui. Il ne s’agit pas d’attribuer à ces trois artistes un féminisme tel qu’il existe depuis un demi-siècle, ce qui serait anachronique et dénué de sens. Dans leur expression artistique, en premier lieu dans leurs chansons, Angela Davis déchiffre « les allusions aux attitudes féministes qui émergent, au travers de brèches taillées dans le discours patriarcal ».

Il est captivant d’avancer pas à pas au sein de ce précieux héritage.
Cela a nécessité un énorme labeur au niveau du collectage des chansons et de la transcription des paroles, la piètre qualité de certains enregistrements rendant la tâche ardue. On peut télécharger sur le site des éditions Libertalia l’intégralité des textes (soit 261 pages !), relevés dans l’édition américaine. Il est captivant d’avancer pas à pas au sein de ce précieux héritage, avec les clés de compréhension que fournit Angela Davis. En complément de l’étude elle-même, Blues et féminisme noir contient des photos d’archives, une bibliographie édifiante (20 pages listant ouvrages, travaux, articles et films consultés), un index des personnalités et chansons citées (6 pages) et, enfin, un CD de 18 titres gravées par Gertrude « Ma » Rainey et Bessie Smith. Cette richesse intellectuelle et culturelle, à laquelle on a accès pour 20 euros, mérite notre plus grande attention.

Angela Davis répond en mettant au centre de sa pensée la dignité de ces chanteuses.

La légendaire activiste des droits de l’homme et de la femme replace l’art de Rainey, Smith et Holiday dans le contexte historique et social de la première partie du XXe siècle. Elle élargit considérablement la grille de compréhension que nous pouvons en avoir. « Étant donné la densité de l’histoire de l’esclavage et de la ségrégation aux États-Unis, il est compréhensible que la conscience sociale noire soit surdéterminée par la question raciale », souligne-t-elle. Les femmes noires furent les premières à enregistrer du blues. « En 1920, la version de Crazy Blues interprétée par Mamie Smith s’écoula à 75 000 exemplaires dès le premier mois de sa sortie. » Ce succès a ouvert la porte à maintes chanteuses noires, telles Gertrude « Ma » Rainey (surnommée « la mère du blues »), à partir desquelles Angela Davis analyse les politiques de la contestation blues.
Passionnant est le chapitre consacré à la question sociale dans les chansons d’amour de Billie Holiday. Lady Day, qui déployait un véritable génie de l’interprétation, parvenait à imprimer à des paroles apparemment banales une émotion si juste, si prégnante : il s’en dégageait un sens plus profond qu’il n’en paraissait sur la société. Angela rappelle que Billie a participé en 1944 à un concert de soutien aux Associated Communist Clubs of Harlem. Apothéose finale, elle analyse l’emblématique chanson dénonçant le lynchage des Noirs Strange Fruit, que « Billie Holiday appelait son propre “cri de révolte” contre le racisme ». Au misérabilisme d’un certain nombre de biographies, Angela Davis répond en mettant au centre de sa pensée la dignité de ces chanteuses.

Fara C.

Plus vivants que jamais dans Le Matricule des anges

vendredi 13 avril 2018 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

« Comme les pavés en 68, les opus pleuvent. Des essais et des récits pour se souvenir d’un mois de mai plein de surprises. »
Extraits d’un long article d’Éric Dussert dans Le Matricule des anges (n° 192, avril 2018).

Que faire en mai ?

Les plus littéraires ou les plus adeptes de la fiction en resteront donc à l’indépassable Établi de Robert Linhart et se tourneront vers l’inévitable Plus vivants que jamais de Pierre Peuchmaurd. Ce « journal des barricades » est le premier récit publié à chaud le 15 novembre 1968 par Belfond qui avait derechef créé la collection « Contestations ». Son auteur a 20 ans : c’est notre première recommandation pour ce mois de mai qui s’annonce lui aussi fiévreux.
« Et puis, c’est bien pire que ce qu’on pouvait imaginer d’en haut. Il n’y a pas de corps à corps ou peu. Ils ont compris. Ils ne peuvent rien contre les pavés. Alors ils gardent leurs distances : ils bombardent. Il pleut des grenades qu’on dirait une averse de grêlons. À côté de moi, cette fille qui tombe. On ne peut plus rien contre ça. Les gaz en plus, qui font qu’on ne respire plus. Et pourtant on reste. Allez savoir pourquoi. Ce n’est même pas se battre, ça. Ça nous tombe sur la gueule et on reste. Vient un moment où on n’a même plus peur. »

Voyage en outre-gauche dans CQFD

vendredi 13 avril 2018 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Dans CQFD n°164, avril 2018.

Mai 68 : sus aux clichés !

Vous en avez assez – surtout si, comme on dit, vous avez un « certain âge » ! - des commémorations décennales des « événements » de Mai 68 ? Vous ne supportez plus les mêmes éternels soixante-huitards invités de plateaux télé venus ressasser les mêmes platitudes sur les illusions passées de leur jeunesse et leur réussite présente de parvenus bien en cours ? Vous en avez marre d’entendre que ces événements ne se sont passés que dans un ou deux arrondissements parisiens, entre Sorbonne et Odéon ? Alors, sans hésitation, précipitez-vous sur le livre de Lola Miesseroff avant qu’il ne soit noyé sous l’avalanche commémorative des pensums de commande pour ce cinquantenaire !

Qu’est-ce que cette outre-gauche ? Lola Miesseroff la définit d’emblée comme des individus, réseaux, revues et groupes radicaux allant des anarchistes non fédérés aux situationnistes et apparentés en passant par les communistes libertaires, de gauche, ou « de conseil ». Dans cette nébuleuse, on retrouve bien sûr les revues les plus intéressantes de l’après-guerre : Socialisme ou Barbarie, l’Internationale situationniste ou Noir & Rouge. L’auteure, qui appartient à cette mouvance depuis 1967, ne propose pas des mémoires en solo, mais des entretiens anonymes avec une trentaine d’individus appartenant à cette outre-gauche dans la période 1966-1972. Pour ce faire, elle évoque d’abord le climat d’avant 1968, les parcours et les lectures marquantes de cette génération, livrant au passage de belles formules comme : « On apprend à vivre avec Vaneigem et à penser avec Debord. » Viscéralement antistaliniens, ces individus lisent Voline sur la révolution russe, Ida Mett sur la Commune de Cronstadt, Socialisme ou Barbarie sur la nature de l’URSS, Simon Leys sur la Chine de Mao, etc. Critiques du maoïsme comme du tiers-mondisme, ils s’opposent aux gauchistes de l’époque, trotskistes ou marxistes-léninistes, qui n’ont pour but que de « prendre la direction de la révolution ». Leurs velléités révolutionnaires oubliées, ces derniers persévèreront dans leur être « pour devenir des serviteurs de tous les pouvoirs en place ».

Loin du Quartier latin, ce voyage nous rappelle aussi utilement que le mouvement de Mai démarra plusieurs mois avant lors de grèves dures dans plusieurs villes et qu’il fut annoncé par le scandale de Strasbourg l’année précédente. Il vit des situationnistes s’emparer des structures de la bureaucratie syndicale étudiante pour mieux les subvertir en publiant le pamphlet De la misère en milieu étudiant considérée sous ses aspects économique, politique, psychologique, sexuel et notamment intellectuel et de quelques moyens pour y remédier. On suit les protagonistes de l’outre-gauche à Bordeaux et à Nantes où ils réalisent, à peu près seuls en France, la jonction entre les étudiants les plus radicaux et d’autres groupes sociaux (ouvriers, paysans). Sont évoqués aussi le mouvement dans les lycées, les universités, la rue et les lieux de travail, le chassé-croisé entre travailleurs et étudiants comme les causes et les conséquences de Mai (début de la fin des Trente Glorieuses et du communisme à la mode PCF-CGT, modernisation du capitalisme). Au fil des pages, c’est bel et bien le véritable esprit de Mai que l’on retrouve, aussi bien dans ce qu’il a pu avoir de meilleur comme, parfois, de (beaucoup) moins bon, à commencer par l’« idéologie de l’alcool comme élément de la panoplie révolutionnaire » ou encore sa « dénégation de la maladie mentale ». Et je serai tenté d’y ajouter son anti-syndicalisme, compréhensible sur le moment du fait du rôle contre-révolutionnaire de la CGT durant les événements, mais qui faisait fi d’un siècle et plus de luttes sociales du mouvement ouvrier…

Avant que vous vous précipitiez sur le bouquin, concluons avec l’auteure : « la lutte de classes est la seule façon d’éviter que la faillite du capitalisme soit la destruction de l’humanité. » Voilà.

Charles Jacquier

Jacques Roux, le curé rouge, sur Dissidences

vendredi 13 avril 2018 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Jacques Roux, le curé rouge sur Dissidences. Avril 2018.

C’est une œuvre essentielle, une de ces biographies indispensables à une appréhension totale de la Révolution française, que la Société des études robespierristes, associée pour l’occasion aux dynamiques éditions Libertalia, nous propose. Une de ses singularités, et pas la moindre, est d’avoir été écrite par un historien de RDA. Ainsi que Jean-Numa Ducange et Claude Guillon, qui ont élaboré l’appareillage critique et l’aperçu historiographique, l’expliquent en ouverture, la prose pratiquée par Markov est également pour beaucoup dans cette traduction réalisée par Stéphanie Roza [1]. Et il est vrai que la version française restitue bien un style souvent (trop) chargé en références érudites plus ou moins implicites.

Le portrait proposé de l’enragé Jacques Roux [2], élaboré dans les années 1960 à l’aide de nombreuses pièces d’archives, est en tout cas extrêmement détaillé et objectif. Issu d’un milieu plutôt aisé, Jacques Roux s’intégra au clergé par choix de son père, et Walter Markov estime qu’il souffrira de manière croissante, particulièrement en avançant dans la Révolution, de cet engagement professionnel subi. Est-ce lié, mais son caractère est souvent sévère, cassant, sanguin, et peu enclin au compromis. Une affaire de meurtre accidentel lors de son séjour à Angoulême, et dans laquelle il aurait été impliqué, semble aller encore davantage dans ce sens. Au milieu des années 1780, il se retrouva en Saintonge, s’essayant alors à la poésie, non sans susciter certaines moqueries. C’est donc un homme en partie frustré, dans son métier et son expression, qui s’engage au cœur de la Révolution en marche. D’abord, à l’été 1790, par son sermon Le triomphe des braves Parisiens sur les ennemis du bien public, manifestation de soutien d’une Révolution voulue par Dieu [sic] et qui doit encore être consolidée en faveur du petit peuple. Ensuite, peu de temps après ce sermon qui fâcha certains de ceux qui – déjà – tiraient profit d’une Révolution modérée, en partant à l’aventure pour Paris, où battait le cœur des événements.

Il s’y rallie à l’Église constitutionnelle, un sentiment d’accomplissement pour celui dont la vie de clerc fut de plus en plus critique à l’égard de l’Église officielle. Associé à la paroisse de Saint-Nicolas-des-Champs, et au club des Cordeliers, il s’intègre surtout à la section des Gravilliers (située dans le centre de Paris, en un quartier plutôt pauvre, à majorité salariée), se rapprochant du petit peuple au détriment des notables. En 1792, il héberge pendant une semaine un Marat passé un temps dans la clandestinité, ce qui permit aux deux hommes de constater l’importance de leurs divergences et une rivalité rampante. Dans ces mois d’exacerbation de la lutte des classes, Jacques Roux fut poussé à défendre le droit de vivre contre le droit de propriété. Les événements de l’été sont conformes aux idées qu’il défend, et les sans-culottes de sa section le soutiennent totalement. Il approuve également, par réalisme, les massacres de Septembre, mais, contrairement à ce que l’on croit souvent, ne se présente pas aux élections de la Convention, préférant privilégier son rôle d’agitateur. S’en prenant aux aristocraties, qu’elles soient d’ordre ou d’affaires, il appelle à l’interventionnisme de l’État contre les accapareurs, tout en estimant que le pouvoir suprême est celui du peuple, et pas de ses représentants. Élu au conseil général de la Commune de Paris, c’est en tant que représentant de celle-ci qu’il assiste à l’exécution de Louis XVI, qu’il approuve pleinement, mais en ayant un rôle bien plus effacé que ce que veut faire croire sa légende noire.

Walter Markov, dans un récit par en bas des événements révolutionnaires, montre bien que Jacques Roux n’est pas à la tête d’un parti, mais qu’il est porté par les initiatives des masses elles-mêmes qui se choisissent des porte-paroles, ainsi pour les émeutes de février 1793 [3]. « C’est ainsi qu’on peut les considérer : des garde-fous pour maintenir la Montagne à gauche et empêcher les retours en arrière (…) » (p. 262). L’essence de sa pensée, à ce moment clef de la Révolution, on la trouve dans le Discours sur les causes des malheurs de la République française, texte resté inédit, et écrit vers mai-juin 1793, véritable matrice du plus célèbre Manifeste des Enragés. Walter Markov en propose une analyse détaillée, y repérant l’émergence d’une conscience anticapitaliste, une colère dirigée contre les riches et l’enrichissement individuel, tout en prenant en considération les antagonismes proprement sociaux. L’apogée de son expression idéologique, la lecture du dit Manifeste devant la Convention, signe également le début de sa fin. Un large front contre lui et les autres figures des Enragés se coagule, Montagne, Commune, Cordeliers, etc… face au danger de sa « république populaire » (sic Walter Markov). Même sa propre section est retournée contre lui. Après la mort de Marat, Jacques Roux publie un journal se présentant comme l’héritier de l’ami du peuple, et s’efforce de prouver son soutien à la Montagne, qui accède finalement à une partie de ses demandes.

Cela n’empêche pas les tensions avec la Convention de s’exacerber, conduisant à une arrestation en août 1793, avant l’incarcération définitive en septembre, dans la foulée de nouvelles manifestations alimentaires. Walter Markov y voit la nécessité, pour une Assemblée nationale ayant fait le choix de s’allier au mouvement populaire, d’en écarter les indomptables leaders présumés. Jacques Roux poursuivra un temps, bien qu’emprisonné, la publication de son journal, radicalisant sa critique du pouvoir et jugeant également la politique de la Terreur mise en place, mais d’en haut, excessive, avant d’échapper à la guillotine en se suicidant. « Mais en apprenant aux damnés de la Terre à brandir leur propre drapeau, les Enragés s’inscrivirent dans le livre d’or de l’histoire universelle. Ils mirent à l’ordre du jour la question de la place des travailleurs dans la société. […] Leur contribution historique consista à porter à son paroxysme la conception plébéienne de l’égalité, à en tirer les conséquences ultimes. Cela les mena dans une impasse et ils furent éliminés. Mais leur échec était nécessaire pour ouvrir la voie à une alternative non égalitaire à la loi du profit : celle de Babeuf le communautaire et finalement du slogan « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » » (p. 457-458).

Dans ce récit fidèle à une lecture marxiste classique, celle de la Révolution française comme révolution bourgeoise, étape qui ne peut être brûlée, Walter Markov évoque parfois l’interprétation d’un Piotr Kropotkine [4]. Richement appareillée, la biographie proprement dite est complétée par une postface de Matthias Middell, qui revient sur l’itinéraire de Walter Markov et sur son œuvre. Surtout, un CD Rom a été adjoint au livre, permettant d’avoir accès à l’ensemble des travaux de l’historien allemand sous forme de fichiers PDF : l’ensemble des textes de et sur Jacques Roux, base de données de plus de 700 pages, ainsi que plusieurs articles, de l’historien allemand ou d’autres auteurs, parmi lesquels Claude Guillon, qui signe un travail intéressant sur l’iconographie de Jacques Roux (sanguinaire et repoussant dans le récent jeu Assassin’s Creed). On tient bien là l’œuvre de référence sur Jacques Roux, et une contribution d’importance à l’histoire de son courant.

Jean-Guillaume Lanuque

[1Stéphanie Roza, ainsi que Jean-Numa Ducange, sont membres de la rédaction de Dissidences.

[2Sur Jacques Roux, voir notre recension d’une autre biographie, plus sommaire, celle de Dominic Rousseau : http://dissidences.hypotheses.org/8570

[3« Ce ne sont pas les Enragés qui ont fait le 25 février, mais plutôt le 25 février qui a fait les Enragés. » (p. 245).

[4Voir la recension de son maître livre dans notre revue électronique : https://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=1822

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