Le blog des éditions Libertalia

Femmes pédagogues sur Bibliothèque Fahrenheit 451

lundi 22 décembre 2025 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur Bibliothèque Fahrenheit 451, le 7 décembre 2025.

« Alors que la profession enseignante est largement féminisée, en pédagogie comme en gastronomie, les “grands chefs” étoilés et médiatisés, sont avant tout des hommes. » Aussi, Grégory Chambat présente-t-il des femmes pédagogues, des insurgées de 1848 à bell hooks, en passant par Élise Freinet et Germaine Tillion.

Avant Rabelais, Montaigne et Rousseau, le premier manuel d’instruction, Liber Manualis (Manuel pour mon fils) a été rédigé par une femme, Dhuoda, au XIe siècle. Le premier syndicat d’instituteurs et d’institutrices « laïcs libres » a été fondé par une femme, Marie Bonneviale, en 1872. Alors qu’elle proclamait l’égal accès à l’éducation, l’école républicaine maintenait une distinction entre ses personnels masculins et féminins, y compris dans leur formation. Les Écoles normales supérieurs de filles et de garçons n’ont été fusionnées qu’en… 1985 !

1848, LES PIONNIÈRES DE L’ÉDUCATION NOUVELLE

Grégory Chambat présente l’Association fraternelle des instituteurs, institutrices et professeurs socialistes qui prône l’égalité des sexes, « condition même de l’égalité sociale » et publie en 1849 son programme-manifeste, « violent réquisitoire contre un système scolaire qualifié de “casernement” et entièrement dédié à la reproduction de la domination sociale », qui proscrit tout nationalisme et tout catéchisme. Ses initiateurs et initiatrices (dont Pauline Roland et Jeanne Deroin) sont poursuivi·es et condamné·es. Les enseignant·es qui ont manifesté leur soutien sont convoqué·es par leur inspecteur et réprimandé·es. En 1850, la loi Falloux, consacrant la mainmise de l’église sur l’enseignement, est proclamée. Après le coup d’État de 1851, 4 000 instituteur·trices et 700 professeur·es sont révoqué·es. Dans les écoles rurales où les classes mixtes sont inévitables, une « cloison séparative » est imposée.

1871, LES PÉTROLEUSES DE L’ÉDUCATION NOUVELLE

L’auteur brosse un rapide état des lieux de l’enseignement pendant le Second Empire. Les 4 000 institutrices parisiennes gagnent moins de 400 francs par mois, quand le budget minimum d’une ouvrière s’élève à 500 francs. La situation est encore pire pour celles qui, comme Louise Michel, refusent de prêter allégeance à l’empereur, enseignent dans des écoles libres (et laïques). La sienne, installée au cœur de Montmartre, accueille 150 élèves et dispose d’une crèche.
Révolution issue des urnes, la Commune de Paris est « un mouvement spontané d’autoéducation de la classe ouvrière ». Création d’écoles professionnelles, de cantines scolaires et d’orphelinats laïcs, égalité de traitement entre les instituteurs et les institutrices, gratuité instaurée, séparation de l’Église et de l’État. Certaines réalisations seront difficiles à effacer. Dix ans plus tard, Jules Ferry instaurera la gratuité et la laïcité mais pour « clore l’ère des révolutions ».
Déportée en Nouvelle-Calédonie, Louise Michel ouvre une école pour les enfants des banni·es et enseigne aux Kanaks. De retour à Paris, elle tente de fonder une école professionnelle « sans Dieu ni maître », puis ouvre une école internationale à Londres.
Le mouvement de l’Éducation nouvelle émerge dans la foulée, avec des écoles indépendantes (Sébastien Faure à La Ruche, Madeleine Vernet à L’Avenir social), et s’internationalise, avec Francisco Ferrer. « Ne plus confier à un ministre – ou à un quelconque “commissaire” du peuple – le soin d’élaborer les programmes et de tracer les finalités de l’école, mais porter la conviction qu’il faut s’en remettre à l’initiative populaire car c’est d’elle que sortira l’Éducation nouvelle. »

ROSA LUXEMBURG

La dimension pédagogique du combat de Rosa Luxemburg, théoricienne de la spontanéité révolutionnaire et de la grève de masse, est souvent mal mesurée. Depuis 1891, le SPD dispose déjà, avec l’École d’éducation ouvrière de Berlin, d’une structure de formation générale. En 1906 ouvre l’École centrale du parti, véritable université prolétarienne. Malgré ses réticences, elle sera une fervente partisane de ces projets, théorisant l’existence de deux conceptions de l’éducation du prolétariat. Elle s’oppose à Lénine à propos de l’avant-gardisme, considérant que « six mois de révolution feront davantage pour l’éducation de ces masses actuellement inorganisées que dix ans de réunions publiques et de distributions de tracts ».

MADELEINE VERNET

Tombée dans l’oubli, Madeleine Vernet ouvre son orphelinat, L’Avenir social, à Épône, en 1906 et publie, à partir d’octobre 1917, La Mère éducatrice, revue dédiée « à la mère inconnue du soldat inconnu », consacrée au féminisme, au pacifisme et à la psychologie de l’enfant. À contre-courant des « écoles casernes », cet orphelinat propose une éducation à la liberté, en se mettant au service des enfants et de leur avenir plutôt qu’à celui de l’ordre établi. Si la coéducation a fort heureusement perdu de son parfum de scandale, Grégory Chambat voit dans cette expérimentation « la possibilité d’une radicalité pédagogique en acte, d’une éducation “d’action directe” ». Au contraire des établissements hors contrat actuels, dont certains « portent le désir d’un autre rapport au savoir et au monde, mais sans remettre en cause l’ordre social et économique », Madeleine Vernet rêvait « d’une école du peuple qui ne repose que sur ses propres forces grâce à l’entraide et à la solidarité ». « Retenons de cet épisode que la véritable question n’est pas d’œuvrer à l’intérieur ou en dehors de l’institution, ni d’opposer le public et le privé, mais qu’elle se joue plutôt dans l’articulation entre la lutte pour changer l’école et celle pour changer la société », conclut l’auteur.

JOSETTE CORNEC

Au tournant du XXe siècle, des instituteurs et des institutrices converties à la révolution sociale et pédagogique entrent en résistance. Syndicalistes révolutionnaires, il et elle luttent contre leur hiérarchie. Leur engagement pacifiste, contre l’Union sacrée puis contre la guerre coloniale au Maroc, est centrale. Josette Cornec, avec son mari, Jean, est de ceux-là.

ÉLISE FREINET

Toujours cantonnée à l’image de l’épouse-assistante, Élise Freinet a contribué à façonner la légende Freinet, par ses récits dont elle s’effaçait. Grégory Chambat rétablit sa juste part dans la « pédagogie Freinet » et aussi la dimension révolutionnaire de celle-ci.

MUJERES LIBRES

Organisation fondée en 1934 et revue lancée quelques semaines avant la révolution, Mujeres libres entendait « arracher les femmes à l’analphabétisme et à l’ignorance sociale [afin] qu’elles apprennent à défendre leur liberté et leurs droits ». Ses différentes actions et engagements sont présentés.

GERMAINE TILLION

Déportée à Ravensbrück, elle anime des conférences clandestines pour ses compagnes de captivité. Lors d’une étape à Aix-la-Chapelle, après une nuit de discussion sur la nécessité d’une réforme de l’école, elle grave sur les murs de sa cellule son projet de nouvel organigramme du ministère de l’Éducation nationale.
En 1954, elle est appelée en Algérie. Sans se faire d’illusions sur les intentions du camp colonial, elle va profiter d’une timide ouverture et proposer l’implantation de centres sociaux, reposant sur l’autoéducation collective et échappant à l’autorité du gouvernement général car rattachés à la direction générale de l’Éducation nationale en Algérie. « En 1955, 1 683 000 enfants algérien·nes n’ont accès à aucune instruction. Tel est alors l’indéfendable bilan de cent trente années de colonisation ! »

NOËLLE DE SMET

Fille de commerçants, Noëlle de Smet intègre l’École normale et découvre qu’elle est devenu « agent d’un système qui favorise des classes dominantes ». Elle participe aussi à des manifestations et des piquets de grèves. « Elle comprend alors que la pédagogie “n’est jamais neutre”, qu’elle est toujours un choix politique parce qu’un·e enseignant·e hérite – des siens mais aussi de l’école – une certaine conception de la société et la traduit dans son travail pédagogique ». Dès lors, elle va œuvrer à « allumer le feu de l’émancipation », notamment à l’école de Molenbeek, commune ouvrière de Bruxelles : « Quand l’institution maintient les dominé·es dans une position infantile – étymologiquement, celles et ceux qui ne parlent pas –, il ne s’agit pas simplement d’observer, il convient de comprendre, de dénoncer, de transformer en proposant des manières alternatives de penser et d’agir. » Elle entend « faire démocratie », en dynamitant la pyramide des inégalités et des hiérarchies, sociales, culturelles et institutionnelles, la chaîne de dominations qui reproduit l’ordre social. « La réussite des un·es repose sur l’échec des autres dans une société dominée par une compétition permanente que l’école est chargée d’organiser au nom d’un discours méritocratique qui est de la promotion de l’égalité des chances. »
Elle sera toujours attentive à renforcer la conscience de classe des jeunes des milieux défavorisés, à partir d’une pédagogie des opprimé·es : « Faire “conscience fière”, c’est considérer les savoirs et les cultures issues des classes dominées, les inscrire dans une histoire riche et complexe, mais aussi refuser que d’autres savoirs soient réservés à la distinction et qu’il n’y ait d’autres alternatives que d’apprendre en se perdant, en s’élevant du seul point de vue des dominant·es au lieu de développer une conscience de classe. »

BELL HOOKS

Enfant, elle prend conscience de l’oppression sexiste et raciste, et de l’exploitation. Elle refuse l’assignation à laquelle sa couleur, sa famille et la société la préparent. Dans le sillage de Paulo Freire, elle dénoncera la « culture du silence » dans laquelle sont enfermé·es les opprimé·es. Elle repense le féminisme réformiste porté par les femmes blanches qui cherchent à conforter leur position dominante sans s’attaquer « aux valeurs capitalistes et suprémacistes qui structurent la société », et intègre la question sociale et raciale dans une perspective révolutionnaire. Sa pédagogie se présente comme « une pratique de la liberté », articulée à la fois dans la réalisation de soi et l’émancipation collective.

Ces portraits, déjà approfondis, sont de bonnes introductions à la pensée de ces figures plus ou moins oubliées, et donnent souvent envie d’en lire plus.

Ernest London, le bibliothécaire-armurier

Fachorama dans Télérama

vendredi 5 décembre 2025 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Télérama, le 4 décembre 2025.

Le jeu Fachorama visé par le ministère de l’Intérieur : une “funeste” publicité et une menace sur la liberté d’expression

En portant plainte contre l’éditeur, Laurent Nuñez, dans le sillage du syndicat policier Alliance, a assuré au jeu une promotion monstre. Dont il se serait bien passé à l’heure où le monde de l’édition et des libraires subit les assauts de l’extrême droite et de la droite.


L’affaire a débuté par un message du syndicat policier Alliance posté le 2 décembre sur X, le réseau du fasciste Elon Musk : « Fachorama est une insulte lancée contre nos collègues. » Le lendemain, Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur, annonçait porter plainte pour diffamation contre les éditions Libertalia, éditrices de ce jeu des sept familles à la fois potache et pédagogique, fidèle à la devise du collectif antifasciste La Horde, qui l’a conçu : « L’extrême droite, mieux la connaître pour mieux la combattre. » La carte qui scandalise les syndicalistes d’Alliance représente un « flic raciste de la BAC » avec ces caractéristiques : « Contrôles au faciès, destruction de camps de migrants. […] Il fait partie des 60 % de policiers qui votent à l’extrême droite. » Rien que de très factuel, puisque la pratique des contrôles au faciès a été documentée par la Défenseure des droits et reconnue par le Conseil d’État, la destruction de camps de migrants est régulièrement dénoncée par des associations de défense des droits humains. Et la proportion de policiers votant pour l’extrême droite est issue d’une étude menée par le Cevipof à la veille de la présidentielle 2022.

Cette affaire en rappelle une précédente, à l’automne 2022. Les mêmes auteurs et le même éditeur avaient publié Antifa, le jeu. À la suite d’une campagne lancée par le porte-parole du Syndicat indépendant des commissaires de police, Matthieu Valet (aujourd’hui eurodéputé RN), et par le député RN Grégoire de Fournas, plusieurs enseignes, dont la Fnac, avaient retiré le jeu de leurs rayons… avant de l’y remettre face à l’indignation causée par cette censure. Résultat : un afflux de commandes, un stock épuisé, de multiples rééditions, des ventes records. Parfaite illustration du fameux effet Streisand.


Libertalia aurait-elle cherché à reproduire cette année le « coup » d’il y a trois ans ? Nicolas Norrito, gérant de la maison d’édition, s’en défend : « Nous avions alors vécu trois mois d’enfer à gérer les insultes et les menaces, mais aussi les récriminations de clients mécontents parce que le jeu n’était pas disponible. » Cette fois, Libertalia a lancé Fachorama sans lui faire de promotion, presque en catimini, avec un tirage limité. Il a d’ailleurs fallu un mois pour qu’il soit repéré par Alliance… Et que le ministre de l’Intérieur emboîte le pas au syndicat, avec une plainte dont Nicolas Norrito a appris l’existence par le coup de fil d’un journaliste de BFMTV qui l’invitait à réagir (il a refusé). « On a franchi un cap dans l’intimidation, regrette l’éditeur. Nous sommes habitués aux attaques de l’extrême droite, mais que Laurent Nuñez s’y prête, c’est inquiétant d’un point de vue politique. »

Cette polémique intervient dans un contexte où le monde du livre, jusque-là sanctuarisé, subit les assauts de l’extrême droite et de la droite : librairies vandalisées, subventions supprimées, insultes et menaces non seulement sur les réseaux mais aussi dans les magasins… Au point qu’une manifestation s’est tenue le 27 novembre à Paris et que plus de quatre cents libraires, éditeurs, auteurs et collectifs ont signé ce 2 décembre dans Le Nouvel Obs une tribune intitulée « Vitrines brisées, démocratie fissurée ». « Nous n’aspirons pas à cette funeste publicité », souligne Nicolas Norrito, qui, face au flot de commandes de Fachorama, a dû les suspendre sur le site de Libertalia (il reste disponible dans certains magasins). L’éditeur et libraire se dit inquiet pour sa sécurité et celle de ses collègues : « À quel moment on va prendre des coups ? »

Son appréhension paraît fondée, à voir les outrances — et les approximations — proférées sur les plateaux télé. « Fachorama, c’est publié par la maison d’édition de jeux Libertalia, connue pour des jeux de société politisés », prétend David Doukhan sur LCI, alors que Libertalia n’édite quasiment que des livres et très rarement des jeux. « Libertalia, c’est une association antifasciste, hein. C’est pas satirique, c’est antifasciste », renchérit l’éditorialiste Renaud Pila, comme si l’antifascisme était répréhensible. « Fachorama est édité par la maison d’édition d’extrême gauche Libertalia, affirme Pauline Revenaz, cheffe du service police-justice de BFMTV. En 2022, ils avaient édité un autre jeu, Antifa, qui avait été retiré de la vente. En toute logique, c’est ce qui devrait se passer après la plainte du ministère de l’Intérieur. » La journaliste se trompe deux fois. Non, Antifa, le jeu n’a pas été retiré de la vente en 2022 (sauf par quelques enseignes, dont la Fnac, qui ont rétropédalé). Non, Fachorama ne sera pas retiré de la vente en 2025 : Laurent Nuñez n’a pas saisi le juge des référés pour le faire interdire, il a porté plainte pour diffamation, procédure qui devrait prendre des mois voire des années (si elle aboutit).

Pauline Revenaz en vient à discerner dans ces deux jeux « le même processus d’héroïsation d’antifas qui cassent, qui incendient, qui agressent dans les manifestations ». En une phrase, un jeu de cartes parodique (que l’on peut ne pas apprécier) se trouve assimilé à une apologie de la violence. Un pas que franchit aussi l’ancien porte-parole de Zemmour, Antoine Diers, présenté comme « consultant » dans Les grandes gueules de RMC Story : « Il y a toute une frange de l’extrême gauche qui appelle à la violence. On nous parle de l’extrême droite, danger ! En réalité, le danger, c’est l’extrême gauche et notamment les antifas. » Le présentateur Olivier Truchot approuve : « Les antifas se comportent comme des fachos, en fait. » Un confusionnisme tout au bénéfice de l’extrême droite, qui, elle, use de violence pour entraver la liberté d’expression.

Samuel Gontier

Fachorama dans Le Monde

vendredi 5 décembre 2025 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Le Monde, le 4 décembre 2025.

Quand une polémique et une plainte du ministère de l’intérieur dopent les commandes du jeu Fachorama

Ce jeu, lancé par la maison d’édition Libertalia, a été vivement critiqué par le syndicat Alliance, qui dénonce une « insulte » contre la police, l’un des personnages étant un « flic raciste de la BAC ».  

Il aura fallu trois semaines au syndicat de policiers Alliance pour dénoncer une « insulte lancée contre nos collègues – caricatures, amalgame, haine », mais quelques heures seulement au ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, pour lui emboîter le pas et porter plainte.
L’objet de la colère de l’organisation professionnelle des policiers et de la vindicte judiciaire de la Place Beauvau ? Un rectangle de carton plastifié de 12 centimètres sur 8 centimètres tiré d’un jeu des sept familles, coédité le 7 novembre par la maison d’édition Libertalia et le « collectif antifasciste » La Horde.

Cette carte montre le dessin d’un homme exhibant sa plaque de policier, un pistolet glissé à la ceinture et un tee-shirt frappé de la tête de mort stylisée du Punisher, l’antihéros d’une bande dessinée américaine habité par la violence. Dans les familles « On est chez nous » et « Coup de poing », c’est le « flic raciste de la BAC », l’un des personnages du jeu, parmi d’autres figures comme la « fémonationaliste », qui « défend le système patriarcal » tout en « s’affirmant féministe », le « skinhead » ou l’« intégriste anti-avortement ». Les sept familles sont présentées comme les parangons de divers courants de l’extrême droite, des « C’était mieux avant », composés de « réactionnaires [qui] pleurent un “âge d’or” où chacun (et surtout chacune) restait à sa place »  aux « Ils sont partout »« obsédé.es par les complots et la subversion intérieure ».
Un jeu militant ? Assurément. Humoristique ? En la matière, les avis ne manqueront pas de diverger. Dangereux ? Sauf à les lester d’un parpaing, les cartes de Fachorama sont aussi inoffensives que les lames d’un paquet de tarot. « C’est un jeu parodique, surtout, avec un aspect pédagogique sur les courants d’extrême droite », avance Nicolas Norrito, fondateur et animateur de Libertalia, dont le numéro de téléphone et la messagerie Internet sont saturés d’insultes et de menaces depuis le début de la polémique, mardi soir.

Réimpression en cours

Pour le ministre de l’Intérieur, aiguillonné par un puissant syndicat de policiers, pas question pour autant de laisser passer la plaisanterie. Une plainte a donc été déposée, mercredi 3 décembre, comme l’a révélé Europe 1 et l’a confirmé au Monde le cabinet du ministre de l’intérieur, jeudi 4 décembre. Un nouvel épisode judiciaire, trois semaines après la plainte portée contre l’humoriste Pierre-Emmanuel Barré, à la suite d’une chronique dans laquelle la police avait été comparée à l’organisation État islamique sur les ondes de Radio Nova. Autant d’initiatives qui ne devraient pas contribuer à résorber le stock de procédures en souffrance, l’un des chantiers prioritaires annoncés par M. Nuñez devant l’Assemblée nationale, le 21 octobre, au sujet duquel il n’hésitait pas à déclarer : « Il faut qu’on mette le paquet. »

Ceux de Fachorama se trouvent en rupture de stock, victimes d’un succès qui avait déjà bénéficié au jeu Antifa, commercialisé par les mêmes éditeurs, après son bref retrait de la vente par la Fnac en 2022. La maison d’édition indépendante se souvient d’une expérience « très compliquée à gérer » malgré le succès. A l’époque, la petite équipe de six personnes avait dû travailler d’arrache-pied entre la fin 2022 et le printemps 2023 pour servir toutes les commandes qui avaient afflué après la polémique d’ampleur nationale.

Aussi, cette fois, M. Norrito a-t-il décidé de bloquer les ventes sur le site Internet de Libertalia. « Par solidarité », et grâce au coup de projecteur sur l’activité de la maison d’édition, les commandes ont afflué à raison d’une toutes les 10 secondes mardi soir, et ont atteint un pic de 186 pour la seule journée de mercredi, avec des « SMS de libraires qui continuent de demander le jeu ». Trois cents exemplaires à peine ont été rapatriés in extremis pour être vendus directement à la librairie de Montreuil (Seine-Saint-Denis), l’une des deux librairies gérées par la maison d’édition.
La « réimpression » de Fachorama, dont un premier tirage de 8 000 exemplaires était déjà pratiquement épuisé avant même le début de la controverse, « est en cours, (…) mais ne sera livrée qu’en janvier », prévient un message en page d’accueil du site de l’éditeur, qui « ne court pas après l’argent, ne reçoit pas de subventions et n’en demande pas », mais se félicite cependant d’« une visibilité bienvenue avant la période de Noël ».
Grâce à une régie publicitaire gratuite, établie Place Beauvau.

Antoine Albertini

Fachorama dans L’Humanité

jeudi 4 décembre 2025 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans L’Humanité, le 3 décembre 2025.

« Fachorama » :
le jeu antifa déjà en rupture de stock qui fâche le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez

Un mois après la sortie du jeu de société Fachorama, créé par le collectif antifasciste La Horde, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez dépose plainte, selon une information du média de la galaxie Bolloré Europe 1. Le jeu est en rupture de stock, mais de nouvelles réimpressions sont prévues pour janvier.

Le jeu de famille Fachorama n’est pas au goût du ministère de l’Intérieur. Commercialisé par la maison d’éditions Libertalia, en collaboration avec le collectif antifasciste La Horde, début novembre, le jeu de société est visé par une plainte de Laurent Nunez, a indiqué le mardi 2 décembre, le média de la galaxie Bolloré Europe 1.
Parmi les nombreuses cartes, figure celle du « Flic raciste de la Bac », décrit comme un adepte des contrôles au faciès et des destructions de campements de personnes migrantes. « S’il ne fait qu’accompagner le racisme d’État, il a à cœur de faire du zèle », note encore la carte qui a particulièrement outré la place Beauvau. Mais pas que.

De nouvelles réimpressions lancées pour janvier

Cette carte a aussi fait vivement réagir le syndicat Alliance. « Fachorama est une insulte lancée contre nos collègues – caricatures, amalgame, haine. Nous demandons immédiatement à tous les distributeurs de retirer ce jeu de leurs catalogues virtuels et magasins », a écrit, lundi 1er décembre, le syndicat policier. Son secrétaire général, Fabien Vanhemelryck, s’était illustré pour avoir lâché en 2024 : « Marre des raclures, des nuisibles, des jeunes d’origine étrangère ».

« Sans surprise, alors que nous n’avons reçu aucune notification officielle, les médias de Vincent Bolloré se lâchent », a commenté de son côté Libertalia sur X à l’annonce du dépôt de plainte. La maison d’édition a également indiqué, ce mardi 2 décembre, que Fachorama était déjà en rupture de stock et qu’elle lançait de nouvelles réimpressions pour janvier, selon le Huffington Post.

Le ministre de l’Intérieur n’en est pas à son coup d’essai. Trois semaines plus tôt, Laurent Nunez avait déjà déposé une lettre-plainte au Parquet de Paris à l’encontre de Pierre-Emmanuel Barré, après une chronique de l’humoriste sur Radio Nova sur les « viols, mutilations, meurtres » commis par des policiers et des gendarmes.

De plus, la maison d’édition Libertalia est également à l’origine du jeu Antifa, qui avait défrayé la chronique. L’objet polémique avait été retiré du catalogue en ligne de la Fnac en 2022. L’enseigne avait alors cédé face à la pression de l’extrême droite.

Clémentine Eveno

Fachorama dans Libération

mercredi 3 décembre 2025 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Libération, le 3 décembre 2025.

« C’est pour faire plaisir à Alliance »
le jeu antifasciste Fachorama visé par une plainte de Laurent Nuñez

En visant un jeu engagé contre l’extrême droite à cause d’une carte caricaturant un policier raciste, le ministre de l’Intérieur a transformé l’indignation d’un syndicat policier en affaire nationale. Et a boosté les ventes de ce jeu de sept familles un brin irrévérencieux.

Pour mesurer le degré de suspicion, voire de criminalisation, de l’antifascisme en France, on peut désormais utiliser ce baromètre simple : le ministre de l’Intérieur est-il irrité par un jeu de société dénonçant l’extrême droite ? La réponse est oui. Plaçant ses pas dans ceux de l’ancien député RN Grégoire de Fournas, qui voulait empêcher Antifa, le jeu  d’être vendu à la Fnac, Laurent Nuñez a saisi la justice contre une nouvelle production des éditions Libertalia, Fachorama, un jeu de sept familles présentant la diversité de l’extrême droite française. Dont, objet de l’ire de Beauvau, une caricature de policier raciste.

Tout est parti de l’émoi du syndicat policier Alliance. « Fachorama est une insulte lancée contre nos collègues – caricatures, amalgames, haine », s’est indignée l’organisation sur X lundi 2 décembre, semblant découvrir un jeu en vente depuis le 7 novembre. Dans son viseur : une des cartes de ce jeu édité par la maison d’édition libertaire montrant un « flic raciste de la BAC ». « La haine déguisée en dérision ne doit jamais servir à humilier ou stigmatiser », poursuit le message qui interpelle le compte du ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, et réclame « à tous les distributeurs de retirer ce jeu de leurs catalogues virtuels et magasins ».

Pimenté mais factuel

Il n’en fallait visiblement pas plus pour que le locataire de la place Beauvau décide, selon une information révélée par Europe 1, de déposer plainte contre le jeu. Une saisine pour diffamation envers une administration publique, précise BFM qui ajoute que ce jeu fait « grincer des dents » au sein du ministère. Contactés par Libé, les services de Laurent Nuñez sont plus nuancés : « Le ministre a déposé plainte dans la mesure où il lui semble que l’infraction de diffamation envers une administration publique peut être retenue. Mais ce sera à l’autorité judiciaire de qualifier et de dire s’il y a infraction ou non. »
« Grincer » devient donc un motif pour porter plainte. Que la carte déplaise au premier flic de France s’entend. Son texte est salé. « Contrôle au faciès, destruction de camps de migrant·es, violences sécuritaires : s’il ne fait qu’accompagner le racisme d’État, il a à cœur de faire du zèle dans chacune de ses missions. Normal, il fait partie des 60 % de policiers qui votent à l’extrême droite ! » Pimenté, mais… factuel. En 2021, une étude du Cevipof estimait à 61 % le nombre de membres de forces de sécurité et militaires qui voulaient voter pour Marine Le Pen au premier tour de la présidentielle. Un chiffre qui montait à 74 % pour les seuls policiers.

Faut-il, pour parler des « violences sécuritaires », invoquer les révélations de Libé de début novembre sur les tirs tendus, volontaires, de grenades explosives et lacrymogènes qu’ont multiplié les forces de l’ordre contre les manifestants anti-mégabassine à Sainte-Soline ? Elles n’ont donné suite qu’à des condamnations du bout des lèvres de la part de Laurent Nuñez.
Ou, plus récemment encore, la photo dévoilée par le média Blast montrant des policiers cagoulés posant devant un drapeau français et tenant à l’envers une banderole arrachée aux manifestantes féministes qui s’insurgeaient contre l’intrusion du groupuscule d’extrême droite Némésis dans leur cortège parisien du 22 novembre. Un cérémoniel calqué sur celui des hooligans brandissant un trophée dérobé à l’ennemi que le ministre a cette fois condamné, promettant « des sanctions administratives » tout en évoquant « des violences pendant la manifestation » et que « les policiers l’ont récupérée [la banderole, ndlr] pour éviter que ces violences continuent ».

Afflux de commandes

Fachorama est donc un jeu de sept familles, certes engagé. On doit réunir les cartes d’un maximum de groupes pour emporter la partie, elles sont réparties comme suit : les nationalistes, la fachosphère, les politiques, les réactionnaires, les complotistes, les réseaux religieux et les violents. Évidemment il n’est pas question là de père, de mère, de grands-parents etc. mais d’un archétype de figures que l’on peut retrouver dans chaque famille. « Au départ c’est une blague mais on cherche aussi à faire connaître les profils des militants d’extrême droite », explique Nicolas Norrito, le gérant de Libertalia, attablé au café du coin à Montreuil (Seine-Saint-Denis). « Certes il y a un aspect ludique mais on voulait surtout s’appuyer sur la devise du site antifasciste La Horde, coproducteur du jeu : “L’extrême droite, mieux la connaître pour mieux la combattre.” »
La plainte déposée par Laurent Nunez, « c’est pour faire plaisir à Alliance » estime Nicolas Norrito, soulignant le caractère « pathétique et inquiétant » de cette saisine de la justice contre les éditeurs « d’un jeu parodique ». Et de souligner : «  On n’entend pas ou peu le RN pour l’instant. Ils se font discrets, alors qu’il serait dans leur ligne à venir au secours de leur électorat. C’est comme s’il n’y avait même plus besoin qu’ils s’emparent de ce genre de polémique. »

Premier effet concret de l’action du ministre de l’Intérieur : Libertalia a fait face à un afflux de commandes depuis que l’information a été rendue publique. « On a dû les fermer à 8 h 15 ce matin parce qu’on n’arrivait pas à faire face, s’amuse Nicolas Norrito. Mais j’invite les gens à passer nous voir en boutique ou à regarder notre catalogue en ligne. Acheter chez nous c’est contribuer à notre indépendance et à notre irrévérence, à faire vivre une maison d’édition critique et libertaire qui œuvre en faveur de l’émancipation. »
Il y a d’autres effets moins heureux. « On reçoit des insultes sur les réseaux sociaux et des appels malveillants. Il n’y a pas encore de passages à l’acte physique mais ils pourraient être imminents », témoigne Nicolas Norrito. « Nous n’avons pas peur, nous avons fait le choix d’être des figures publiques mais on est assez inquiets. Va-t-on être interdit ou agressé physiquement par des flics si le RN remporte la prochaine présidentielle ? » s’interroge celui qui est impliqué dans la lutte antifasciste depuis trente ans. « Pour la première fois, je me demande si je ne vais pas devoir déménager ou changer de pays. »

Maxime Macé et Pierre Plottu