Le blog des éditions Libertalia

Raoul Vaneigem

jeudi 30 juillet 2026 :: Permalien

Raoul Vaneigem est mort.
À l’âge de 92 ans.
Une vie d’irrévérence et d’attachement viscéral à la liberté.
Le Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations (1967) reste un ouvrage bouleversant.
On a eu la joie de figurer parmi ses maisons d’édition.
Merci, Raoul.

Entretien avec Nicolas Kssis-Martov dans Libération

vendredi 17 juillet 2026 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Libération, le 14 juillet 2026.

Coupe du monde 2026 :
« Aimer le foot en étant de gauche, ça a toujours été possible »

Dans Latéral gauche, le journaliste Nicolas Kssis-Martov explore les liens entre ballon rond et progrès social. Et l’assure : le foot peut être un terrain de résistance aux extrêmes droites et de coalition des luttes.

Peut-on regarder le Mondial 2026 en étant de gauche ? Plus largement, peut-on encore apprécier le football professionnel tout en souhaitant le progrès social ? « Si le foot est l’opium du peuple, pourvu que ce soit du bon », répond en souriant le journaliste Nicolas Kssis-Martov. Cet habitué des colonnes de So Foot ou de Politis se fait fort, à longueur d’articles, de poser un regard aussi critique et engagé que sincèrement passionné sur le ballon rond. Il vient aussi d’en faire un bouquin, intitulé Latéral gauche et paru chez Libertalia, dans lequel il rappelle que le football a toujours été un terrain de lutte et de construction de résistances propres à infuser au-delà des stades.
À travers des figures allant de Maradona à Pasolini en passant par Rino Della Negra, Megan Rapinoe ou Bob Marley, l’auteur balaye un panorama de ce qui peut être « de gauche » dans le football, en assumant la subjectivité de son regard voire une part de mauvaise foi. Une lecture rafraîchissante, édifiante (même quand on a déjà lu plusieurs ouvrages sur le sujet, on apprend des choses) et propre à équilibrer son karma de téléspectateur de la Coupe du monde. Séance de une-deux avec l’auteur.

Comment peut-on aimer le foot en étant de gauche ?

Le foot illustre des contradictions qu’on va se coltiner par ailleurs sur d’autres terrains. Et j’ai une phrase qui résume pas mal la chose : aimer le foot en étant de gauche, c’est manier le paradoxe de l’intelligence et de la mauvaise foi. En tout cas je pense que pour pouvoir appréhender le football avec un regard critique, voire proposer un nouveau football, il faut l’aimer. Et aimer le foot en étant de gauche, ça a toujours été possible. Dans mon livre, je cite par exemple Abraham Henri Kleynhoff, qui était le premier journaliste sportif de L’Humanité sous Jaurès, et qui défendait l’idée que le football était par essence socialiste. Je parle aussi de l’énorme tissu associatif du foot amateur, de clubs qui sont clairement d’imprégnation de gauche.

Comment se fait-il qu’on ait plus d’attentes politiques autour du football que de plein d’autres pratiques culturelles ?

L’historien Alfred Wahl avait à propos du football cette expression qu’il avait empruntée à Marcel Mauss, c’est que c’est un fait social total. Le football occupe maintenant une place tellement essentielle dans notre vie sociale, économique, culturelle, politique, qu’on a tous le regard braqué dessus. Et dans un contexte d’un monde fracturé, le football est devenu un espace avec des attentes politiques.
Ça me fait toujours beaucoup rire quand j’entends des consœurs ou des confrères dire qu’il ne faut surtout pas que la politique s’immisce dans le foot. On ne peut pas demander qu’il soit aussi suivi, autant aimé, qu’il y ait autant d’argent dedans et exiger en retour que ça reste une espèce de phalanstère ou d’ermitage. C’est une très bonne chose que le foot soit politique et c’est le résultat et le reflet logique de la place qu’il a fini par occuper.

De ce point de vue, on est servi avec ce Mondial 2026…

Cette Coupe du monde agit comme un révélateur, parce qu’on a Donald Trump, le « Roi Maga » qui n’a zéro pudeur de rien et dit les choses franchement. En 2018, Poutine avait le souci de se servir la Coupe du monde pour asseoir la respectabilité de son pays, donc il a respecté le protocole. En 2022, le Qatar a voulu montrer qu’il était un grand pays, il voulait séduire le monde, donc ils l’ont respecté. Donald Trump, il s’en fout, c’est le maître du monde, donc il fonctionne différemment. Et globalement, ce qui se passe dans la Coupe du monde actuelle, c’est juste une série de symptômes de politiques plus globales. Au passage, je suis halluciné de voir des gens qui sont plus choqués par ce qui s’est passé autour du carton rouge de Balogun [retiré à l’attaquant américain par la Fifa après l’intervention de Donald Trump, ndlr] que par le traitement des migrants aux États-Unis ou les morts au Qatar.

On a aussi vu l’équipe de France subir des attaques racistes de figures politiques paraguayennes ou espagnoles…

Je ne veux pas idéaliser Kylian Mbappé [ciblé par des attaques racistes] mais son attitude vu le contexte, c’est assez énorme. Et je trouve que cette équipe de France, par son comportement, son talent, ce qu’elle a démontré de sang-froid face au Paraguay, par rapport à ses prises de position, qu’ils en font plus pour permettre aux Françaises et aux Français de se sentir fiers que vingt ans de rhétorique RN ou CNews. Arriver à garder son calme, à refuser de basculer dans l’ignominie des autres et s’imposer à la fin en étant orgueilleux, c’est un motif de fierté.

Votre livre se conclut sur un appel à la contre-attaque politique dans le foot. Vous utilisez la métaphore de « jouer bas et casser des lignes » : qu’est-ce que ça signifie ?

Le football est un espace où il faut porter la contradiction politique. Même au sein de la Coupe du monde de la Fifa, qui est sans doute ce que le foot a de plus problématique à offrir, on le voit, il y a des mobilisations, il y a un soccer anti-Trump, etc. Mais c’est aussi valoriser d’autres formes de football : le foot amateur, le foot de quartier, le foot mixte, le foot autoarbitré… Le foot peut être antifasciste en ce qu’il va être inclusif, ouvert au monde, qu’il te permette de jouer que tu sois une femme, un migrant, une personne LGBTQI +, une personne âgée, etc.
Maintenant, notre monde est fracturé et l’extrême droite déferle : on le voit en Amérique, on le voit en Europe. C’est une situation où on doit jouer bloc bas, c’est-à-dire défendre : on va devoir se battre pour défendre des droits. Et en même temps, il faut casser des lignes, c’est-à-dire trouver la passe lumineuse malgré trois rangées d’adversaires pour arriver à marquer. Le football, c’est un espace où on prend du plaisir, où il y a de la joie et c’est important. C’est un espace où je vois des gens qui arrivent à ouvrir le champ des luttes. Par exemple les supporteurs du Red Star, qui ont une identité de gauche très forte, ils arrivent à travailler sur la question de la multipropriété des clubs avec d’autres groupes de supporteurs beaucoup moins marqués. Sur des combats, tu peux arriver à rassembler des gens et le football doit servir à ça.

Propos recueillis par Louis Moulin

Voleurs de poules ! dans En attendant Nadeau

vendredi 17 juillet 2026 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur En attendant Nadeau, le 7 juillet 2026.

L’adieu aux gadjé

Comment dire l’antitsiganisme quand on le vit dans sa chair ? C’est à cette question que répond le dernier livre de Ritchy Thibault, Voleurs de poules !. Loin de suivre le conseil donné par ses parents, « ne  penav [dis] pas aux gadjé qu’on est des Voyageurs », l’auteur clame son appartenance à la myriade des collectifs romani et voyageurs. Alors même qu’une des conséquences les plus immédiates de l’antitsiganisme est de pousser les Voyageurs à la dissimulation d’eux-mêmes, ou comme le dit l’auteur « à la discrétion », l’auteur revendique de pouvoir transmettre à son tour la force et l’amour de la vie que sa famille lui a donné.
La littérature française spécialisée dans la défense des Roms et des Voyageurs – que l’on appelle parfois les études tsiganes – n’a certainement pas l’habitude qu’un premier concerné prenne la parole avec autant de vigueur, ce qui explique peut-être pourquoi aucun tsiganologue n’a encore pris la plume pour discuter de l’ovni qu’est Voleurs de poule !. Il est vrai qu’il ne fait pas bon être « spécialiste des Tsiganes » quand on lit cet ouvrage dont l’auteur appelle à « mettre fin aux tsiganologues et archaïques “études tsiganes” composées quasi exclusivement d’universitaires gadjé qui font carrière sur notre dos ».
Il faut reconnaître que Ritchy Thibault n’a pas complètement tort : si le champ universitaire des études romani, disons, est composé en France de 95 % de gadjé, c’est également ce qui caractérise le champ militant contre l’antitsiganisme qui est majoritairement porté par des associations de gadjé et des centres sociaux. Est-ce parce que les Voyageurs font preuve de diplomatie en déléguant leur parole à des médiateurs supposés savoir ou est-ce parce que l’État et ses administrations organisent depuis des dizaines d’années une mise sous tutelle de ceux qu’ils nomment les « gens du voyage » ? De même que les aires d’accueil des gens du voyage font l’objet d’une délégation de service public, les Voyageurs semblent contraints de déléguer leur parole aux gadjé, y compris lorsqu’il s’agit pour eux de se défendre. On se souvient du président de la République qui déclara à propos du Gilet jaune Christophe Dettinger lorsque celui-ci avait pris la parole publiquement dans une vidéo : « Il a été briefé par un avocat d’extrême gauche. Ça se voit ! Le type, il n’a pas les mots d’un gitan ». Dans Voleurs de poules !, Ritchy Thibault n’attend pas sagement autour d’une table qu’on lui donne la parole, il la prend, mû par « la conviction que nous nous sauverons nous-mêmes, par nos propres moyens ». Véritable adieu aux gadjé et appel à l’autodétermination, ce livre propose un renouveau des luttes contre l’antitsiganisme.
Partant de son expérience intime du racisme contre les Voyageurs, Ritchy Thibault retrace à grands traits cent ans d’une histoire française connue mais peu médiatisée : la loi du 16 juillet 1912 qui impose le port d’un carnet anthropométrique pour tous les « Nomades » de plus de 13 ans, parmi lesquels les ancêtres de l’auteur ; les mesures d’assignation à résidence prises par le dernier gouvernement de la Troisième République en avril 1940 qui immobilisèrent ses arrière-grands-parents ; l’internement des « Nomades » jusqu’en 1946 subi par son arrière-grand-mère, Maria Azais, dans le camp de Jargeau ; ou encore la naissance de certains de ses grands-parents pendant le génocide qui les frappait.
Une sortie de guerre en trompe-l’œil pour les Voyageurs : Ritchy Thibault propose de fait de parler d’ « un continuum dans les persécutions ». Il cite à ce propos son amie et militante Sue-Ellen Demestre, qui affirme régulièrement que « ce qu’on vit sur les places désignées[aires d’accueil], c’est la suite des camps d’internement ». Revenant sur l’histoire des tristement célèbres « aires d’accueil », situées presque systématiquement dans des zones polluées et dangereuses, Ritchy Thibault s’interroge sur la possibilité qu’un ethnocide soit encore en cours. Citons-le : « La société veut les [les Voyageurs] absorber, les sédentariser, les acculturer, les rendre productifs et ainsi faire disparaître leurs pensées et leurs cultures, leur autonomie en matière de subsistance, en domestiquant leurs corps et leurs désirs ».
Car il ne faudrait pas oublier que l’auteur de Voleurs de poules ! est un brillant étudiant en anthropologie à l’École des hautes études en sciences sociales qui maîtrise parfaitement les travaux de l’anthropologue Pierre Clastres, penseur des sociétés contre l’État et introducteur du concept d’ethnocide. Ce continuum des persécutions se manifeste selon Ritchy Thibault à travers divers aspects de la vie sociale : impossibilité de voyager ou de devenir propriétaire d’un terrain quand on est Voyageur, condamnation à l’échec scolaire des enfants Roms et Voyageurs qui se voient pris dans des dispositifs ségrégationnistes comme ceux des « classes voyageuses » ou, encore, impossibilité de pratiquer l’artisanat et les arts du spectacle propre à certains collectifs.
Ce qui frappe particulièrement le lecteur est la façon dont Ritchy Thibault lie chacune de ces questions à son histoire personnelle, jusqu’à cette scène traumatique et fondatrice : en 2013, alors qu’il a neuf ans, l’auteur est le témoin indirect de l’exécution du meilleur ami de son père par des gendarmes à Biscarosse. Fuyant après un contrôle, cet homme fut abattu en pleine rue – les gendarmes justifièrent leur acte en disant qu’il s’agissait d’une légitime défense face à un homme qui avait un tournevis entre les mains. Ritchy Thibault comprend alors la fragilité de la vie romani et voyageuse et le fait qu’elle est à la merci des gadjé. Tout comme l’illustre parfaitement l’exemple du meurtre d’Angela Rostas, une mère de famille rom, âgée de quarante ans et enceinte de sept mois, tuée d’une balle de fusil de chasse en 2024 sur le seuil de son mobile-home en Haute-Savoie.
L’antitsiganisme tue au sens propre du terme, mais il tue aussi de manière plus insidieuse, en condamnant les familles au silence face à ces meurtres de peur des représailles. Or, nous dit Ritchy Thibault, l’antitsiganisme a trouvé sur sa route un obstacle : une femme déterminée qui, en prenant la parole, a permis, seule contre tous, de sortir de l’angle mort les violences policières contre les Voyageurs. Aurélie Garand, la sœur d’Angelo Garand, tué par des gendarmes du GIGN, n’a eu de cesse depuis 2017 d’exiger justice pour son frère. Cette « Antigone des temps modernes », comme l’a appelée Didier Fassin dans un cours au Collège de France, est également l’autrice d’un livre remarquable, Depuis qu’ils nous ont fait ça, dont la réédition augmentée paraît ce mois-ci aux éditions du Bout de la Ville. Devant autant de violence, comment vivre et trouver sa place ? Voleurs de poules ! n’est pas une énumération macabre des horreurs françaises antitsiganes, il ouvre des pistes de réflexion pour transformer radicalement la façon dont on aborde la défense des Roms et des Voyageurs. 
L’une des grandes forces de l’ouvrage est de penser la sortie de l’ethno-nationalisme qui a encore de beaux jours devant lui grâce au Conseil de l’Europe qui n’accepte comme interlocuteur que des groupes et des associations qui reprennent la rhétorique étatique et consensuelle. Ritchy Thibault va même jusqu’à critiquer le premier congrès international rom de 1971 qui adopta « l’ethnonyme “Rom” comme terme générique, le drapeau vert-bleu avec la roue à 16 rayons, l’hymne Gelem Gelem et proclama les Roms comme « nation non territoriale d’origine indienne ». Selon l’auteur, ce courant politique a fait « totalement fausse route » en copiant sans ingéniosité le modèle du nationalisme politique. La proposition la plus forte de Ritchy Thibault est de dire que les luttes voyageuses doivent passer outre l’imaginaire des gadjé (notamment, leurs modes de représentation) et puiser dans leurs propres ressources. Il écrit : « Nous ne sommes pas une nation, nous sommes une multiplicité, pluriversité ; nous ne devons pas laisser nos énergies se faire capturer par des agglomérats d’associations et de fondations proto-étatiques qui, in fine, sont voués à collaborer avec nos oppresseurs ».
L’ouvrage se termine par une ode au romanipe, aux manières romani d’être au monde, qui se cristallisent notamment dans un amour absolu de la vie. Ritchy Thibault rappelle que les collectifs romani et voyageurs ne cloisonnent pas les générations, n’enferment ni les bébés ni les vieux dans des institutions mortifères, et que notre société de gadjé devrait en prendre de la graine. Sur ces deux points, peu de gens le contrediront. Les études tsiganes tremblent sans aucun doute. Ritchy Thibault arrivera-t-il pour autant à gitaniser la France ? On le lui souhaite.

Lise Foisneau

Let The Record Show sur En attendant Nadeau

mercredi 1er juillet 2026 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur le site En attendant Nadeau,le 30 juin 2026.

Un si nécessaire vacarme

Alors que les États désinvestissent financièrement la lutte contre le VIH au risque de voir la pandémie repartir, l’essayiste lesbienne états-unienne Sarah Schulman, au terme d’un énorme travail de collecte de témoignages, dresse un tableau des plus instructifs de l’association Act Up-New York qui fut l’un des principaux collectifs de personnes concernées. Let the Record Show est un ouvrage qui, dès sa parution en 2021, fit date et dont il faut se réjouir de la publication en français, tant il donne à penser une politique de la colère.

En avril 1987, en France, sur les écrans des télévisions est diffusé le premier clip de prévention sur le sida, « Le sida ne passera pas par moi », réalisé par le cinéaste Jean-Jacques Beneix pour le compte du ministère de la Santé. Aux États-Unis, cette année 1987 est marquée par la création de the AIDS Coalition To Unleash Power, plus communément connue sous le nom d’Act Up-New York. Si l’on connaît bien, grâce notamment aux mémoires de Didier Lestrade (2000), à l’étude de Christophe Broquat (2005) ou au film 120 battements par minute de Robin Campillo (2017), l’histoire d’Act Up Paris, association fondée en 1989, le groupe new-yorkais qui en fut le modèle est quant à lui très mal connu, y compris par le monde de la lutte contre le sida. Il est souvent devenu un objet culturel, réduit à son fameux logo d’un triangle inversé de couleur rose « pink » et à son slogan « Silence = Death ».

La première des qualités de Let the Record Show est de nous proposer une longue et patiente chronique d’Act Up NY qui ne fait l’impasse sur aucun aspect de cette mobilisation historique de personnes atteintes par une maladie et des manières dont elles combattent contre elle et alertent par des actions spectaculaires le grand public sur le faible engagement des responsables politiques, des laboratoires pharmaceutiques, des compagnies d’assurances, au regard de la gravité de cette pandémie.

Rappelons quelques actions d’Act Up-New York qui jalonnent la période 1989-1993, période tragique que relate Sarah Schulman, ancienne activiste de ce groupe, romancière, essayiste et militante LGBTQIA+, connue en France par ses essais traduits aux éditions B42 (avec, en particulier, La Gentrification des esprits. Témoin d’un imaginaire perdu, 2018). Le 24 mars 1987, dix-sept membres d’Act Up sont arrêtés alors qu’ils participent à une manifestation à Wall Street pour protester contre les prix excessifs de l’AZT, seul médicament alors disponible des laboratoires pharmaceutiques. En janvier 1988, le groupe de femmes d’Act Up-New York nouvellement formé cible les bureaux du magazine Cosmopolitan qui a affirmé dans ses colonnes que les femmes hétérosexuelles ne couraient pas de risque significatif de contracter le sida. En octobre, les bureaux de la Food and Drug Administration (FDA) sont bloqués par des activistes d’Act Up. En 1989, le monde entier découvre Act Up-New York à l’occasion de son action lors de la cinquième Conférence internationale sur le sida à Montréal – des conférences jusqu’alors très fermées aux associations de malades.

Mais c’est surtout à New York que les militants concentrent leurs actions, et contre des institutions puissantes : à la cathédrale Saint-Patrick pour dénoncer l’attitude de l’Église, hostile à l’usage du préservatif, ou en 1991 devant le palais de justice de Manhattan ou le Département des services correctionnels (DOCS), l’administration pénitentiaire de l’État de New York. La campagne restée la plus célèbre est celle contre la politique du président Bush. Le 22 janvier 1991, alors que débute la guerre du Golfe, des activistes militants envahissent en direct le plateau du journal télévisé PBS NewsHour, l’un des plus suivis aux États-Unis, en criant : « Combattons le sida, pas les Arabes ! » et s’enchaînent au mobilier du studio. Pendant toutes ces années, la mort de nombreux militants donne lieu à des enterrements véritablement politiques où les cendres sont parfois lancées sur des lieux de pouvoir.

Paradoxalement, l’activité principale d’Act Up-New York est souvent passée sous silence. Sarah Schulman revient longuement sur le travail très important dont les zaps et autres actions n’étaient que la face visible. Chaque semaine, le lundi, une réunion générale avait lieu au cours de laquelle étaient partagées des informations de natures très diverses (questions médicales, organisation de groupes de soutien, préparation d’actions à venir, discussions sur les contenus du matériel de prévention, etc.).

Mais l’essentiel du travail d’Act Up, comme le montre très bien et de manière inédite Sarah Schulman, eut lieu soit dans de petits groupes dont la durée d’existence était parfois très courte, soit dans des commissions qui travaillaient sur des objets fondamentaux mais négligés par les pouvoirs publics et l’ensemble de la société états-unienne : les malades latino-américains, la réduction des risques pour les usagers de produits stupéfiants (l’échange de seringues), les questions carcérales, la prévention à destination des plus jeunes et bien sûr les traitements. « Treatment and Data », c’était son nom, pesa très fortement par ses actions avec son « Plan de suivi sur 18 mois » en novembre 1990, sur les politiques de recherche et la mise au point de traitements. C’est la première fois que les personnes vivant avec le VIH imposèrent leur savoir de malade comme un élément déterminant dans la recherche, moment historique puisque désormais la majorité des essais thérapeutiques se font dans une coproduction avec les personnes concernées.

Ce fonctionnement d’Act Up-New York, s’il n’avait jamais été analysé avec autant de précision que par Sarah Schulman dans son volumineux ouvrage paru outre-Atlantique en 2021, était connu en France et servit de modèle notamment à Act Up Paris. Mais la puissance de ce Let the Record Show réside dans l’objet qu’il forme : il n’est ni une monographie universitaire traditionnelle sur laquelle l’autrice aurait une position d’autorité, ni une véritable histoire orale, mais ce livre est ce que nous pourrions appeler une autobiographie collective. Dès l’ouverture de la préface, le ton est donné : « Ceci est un livre dans lequel toutes les personnes malades du sida ou vivant avec le VIH sont aussi importantes les unes que les autres. Toutes leurs expériences comptent. » L’enjeu de l’entreprise de Sarah Schulman est en effet de ne pas proposer un point de vue surplombant, mais de faire entendre, comme le souligne le collectif de traduction, « la polyphonie parfois dissonante sans laquelle rien à Act Up-New York n’aurait été possible ».

Car le projet de Sarah Schulman s’inscrit dans une énorme entreprise de collecte d’archives par entretiens et dans une réflexion sur les archives minoritaires. Il ne s’agit pas de clore cette histoire pour l’autrice ; elle le rappelle, Act Up-New York fêtera ses quarante ans l’an prochain, le groupe existe encore, il mène des actions – le 21 mars dernier, ses activistes ont organisé une marche contre la réduction drastique des budgets alloués au VIH/sida par l’administration Trump, alors même que les budgets de l’ICE et de la guerre actuelle contre l’Iran étaient augmentés. Il ne s’agit pas non plus de contester mais de compléter les archives officielles de l’organisation déposées au département des archives et manuscrits de la New York Public Library, un ensemble de plus de 30 mètres linéaires (234 cartons) conservé sous la cote MssCol10 et dont une partie est consultable en ligne.

Sarah Schulman et Jim Hubbard, un autre vétéran survivant d’Act Up, ont passé dix-sept ans à mener 188 entretiens approfondis avec des membres anciens et actuels du mouvement. Ces entretiens ont constitué les matériaux du documentaire United in Anger (2012) et ce sont ces milliers d’heures d’enregistrement qui constituent l’imposant ouvrage traduit aux éditions Libertalia. Indiquons que les vidéos complètes sont archivées dans plusieurs bibliothèques : la Public Library de New York, celle de San Francisco, ainsi que dans les collections de l’université du Michigan à Ann Arbor. Schulman a aussi mis en ligne une partie de ces témoignages sur un site dédié.

L’enjeu est, on l’aura compris, politique : ce que l’autrice souhaite, c’est montrer que, contrairement à une forme de récit mythologique, c’est dans et par le « vacarme » qui existait à Act Up-New York qu’une politique d’intervention a pu naître, se développer. Sarah Schulman ne tait pas la complexité, les conflits, les oppositions, les contradictions… On voit très bien que ce collectif n’avait pas une ligne mais que c’est la coexistence et même la confrontation de ses différentes tendances qui ont produit l’efficacité et la justesse de ses revendications.

C’est aussi le sens de cette édition française, qui est le fruit d’un travail de traduction militante porté par un collectif d’universitaires et d’activistes – Adeline Chevrier Bosseau, Hélène Cottet, Mathieu Duplay, Laurence Gervais, Corinne Oster, Hélène Quanquin. Certes, le volume fait plus de mille pages mais ce choix n’est pas seulement pragmatique. Il est très fidèle à l’esprit de Let The Record Show et il faut lire la préface de ce collectif qui assume d’écrire chacune et chacun successivement à la première personne les raisons et les manières dont iels ont lu et traduit ce texte composite. Ce travail collectif est en parfaite adéquation avec l’esprit qui anime ces activistes new-yorkais·es.

Parmi les éléments qui composent cette fresque polyphonique, il y a donc le souci de ne pas limiter Act Up-New York à ses figures célèbres, appartenant à une élite sociale et culturelle majoritairement composée d’hommes gays (insiders) mais à faire entendre les subalternes (outsiders) : Africains-Américains, usagers femmes et hommes de produits stupéfiants. Il s’agit aussi de rectifier cette histoire en limitant le rôle de Larry Kramer (1935-2020), cofondateur du Gay Men’s Health Crisis et qui fut souvent présenté comme le « leader » d’Act Up ; mais surtout, l’autrice replace les lesbiennes dans la lutte contre le VIH. Elles ne furent pas seulement, comme le suggère le regard sexiste dénoncé par Schulman, des soignantes, les femmes inspirèrent le mouvement : les intérêts des hommes gays convergèrent avec les luttes féministes lesbiennes et autour de la lutte sur la contraception. Cette expérience politique des femmes fut très précieuse et féconde, outre le fait que des femmes furent atteintes du sida et qu’elles furent invisibilisées.

L’ouvrage de Sarah Schulman est, on l’aura compris, une contribution importante et magnifique à l’histoire tragique de la pandémie à VIH. On formulera néanmoins une réserve quant à la montée en généralité que fait l’autrice sur l’importance des groupuscules tels que Act Up-New York ; elle écrit en effet au début de l’ouvrage : « Mon sentiment est que le destin d’une société est le résultat des actions de quelques très petits groupes de personnes. Seuls quelques mouvements pionniers prennent effectivement les mesures nécessaires, et un nombre encore plus restreint le font avec un objectif d’efficacité – le but étant d’ouvrir de nouvelles possibilités et de tracer de nouvelles voies pour l’ensemble de la communauté. »

Paradoxalement, cette pensée nous semble en contradiction avec l’entreprise déployée. Ce que Schulman nous offre à lire, ce ne sont pas les actions et les discours d’une avant-garde, mais au contraire ceux d’hommes et de femmes qui, confrontés à une situation commune, avoir été contaminé·e par le VIH, se constituent en sujet politique, et produisent, aurait dit Michel Foucault, un savoir collectif pertinent. Act Up New York a-t-il pour autant changé la société états-unienne ? On aimerait le penser, en dépit du fait qu’aujourd’hui, presque quarante ans après la naissance d’Act Up, les pratiques de stigmatisation et de discrimination à l’égard des plus fragilisés sont d’une violence qui dépasse celles des années Reagan. Là est sans doute aussi le sens de ce livre, celui d’être non un guide mais une ressource pour les luttes présentes et à venir.

Philippe Artières

The Rebel Girl sur Bibliothèque Fahrenheit 451

jeudi 18 juin 2026 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur Bibliothèque Fahrenheit 451, le 10 juin 2026.

Elizabeth Gurley Flynn (1890-1964) devient, à seize ans, oratrice au sein des Industrial Workers of the World (IWW). Ce premier volume de son autobiographie relate de nombreuses grandes luttes, de la grande grève du textile de Lawrence, en 1912, à celle des soieries de Paterson, qui marquèrent l’histoire sociale des États-Unis. Elle raconte comment lui est venue très tôt « la conscience d’être irlandaise » : complaintes et récits héroïques bercent son enfance, dont ceux concernant Paddy le Rebelle, son illustre et audacieux arrière-grand-père. Elle évoque également ses parents, notamment sa mère qui apprend à ses enfants, alors qu’elle a quatre-vingts ans, que son grand-père était le frère du grand-père de George Bernard Shaw… parce qu’elle n’en a jamais eu l’occasion avant ! Elle explique que les Irlandais arrivés aux États-Unis au milieu du XIXe siècle vivaient dans des bidonvilles. Ils fuyaient les persécutions religieuses mais « étaient toujours en butte à l’intolérance et aux préjugés, et peinaient à nourrir leurs familles dignement ». Parlant anglais, ils devinrent toutefois plus facilement des citoyens. Aînée d’une famille pauvre, très tôt biberonnée au socialisme, elle assiste à ses premières réunions et lit, à quinze ans, Seul de mon siècle : en l’an 2000, roman utopiste d’Edward Bellamy, La Jungle d’Upton Sinclair et Kropotkine. « Le socialisme était une grande et belle découverte, pour moi – un espoir, une raison de vivre, une flamme intérieure, allumée par l’étincelle de l’anthracite. »

En 1906, elle fréquente, avec sa famille, le Harlem Socialist Club, où elle va prononcer son premier discours, sur le statut des femmes dans la société. Dès lors, elle est invitée à prendre la parole dans d’autres quartiers, puis dans la rue, où elle se sent tout de suite à l’aise. Cette même année, elle adhère aux IWW et subit sa première arrestation. Elle visite les usines et les mines, pour répandre sa parole et rencontrer les ouvriers, comprendre leur condition d’existence. Elle rencontre un mineur, Jack Jones, et l’épouse à 18 ans.

Tout au long de ces cinq cents pages, elle brosse de longs portraits des personnalités qu’elle rencontre : l’écrivain Theodore Dreiser, l’agitateur socialiste James Connoly, Tom Johnson, le maire de Cleveland qui se considérait comme un « transfuge de la ploutocratie vers la démocratie », Mother Jones, Vincent St. John, Bill Haywood… Elle raconte la répression permanente à laquelle le mouvement ouvrier doit faire face, les arrestations arbitraires, les interdictions, les condamnations. La lutte pour de meilleures conditions de travail s’accompagne souvent d’une lutte pour la liberté d’expression. Elle participe à de très nombreux mouvements sociaux qu’elle documente avec une grande précision, contribuant à une connaissance historique de l’intérieur exceptionnelle. Elle participe, par exemple, au long conflit de Lawrence, pendant lequel Ettor, Giovannitti et Caruso furent inculpés de complicité de meurtre, selon la notion d’association de malfaiteurs largement utilisée contre les meneurs à cette époque. Les mères des enfants qu’elles envoyaient dans des familles new-yorkaises qui acceptaient de les accueillir le temps de la grève, furent poursuivies pour « négligence » et « mauvais traitements sur mineurs ». Au contact de Bill Haywood, elle apprend « à parler aux travailleurs de toute origine, en usant de mots simples et courants dans des phrases brèves et lapidaires, et en répétant la même idée en termes variés lorsqu[’elle] remarquai[t] que l’auditoire avait du mal à comprendre ». « Les mots sont des outils, et tout le monde n’a pas accès à la boîte à outils tout entière. »

Elle évoque également la question du sabotage, à propos duquel elle a rédigé une plaquette fortement inspirée de celle d’Émile Pouget, mais qu’elle semble renier ou minimiser. L’appareil critique et la préface, établis par le traducteur modère régulièrement ses propos, en rappelant qu’ils sont rédigés plusieurs décennies après les faits, alors qu’elle est devenue dirigeante du Parti communiste.

Parce qu’elle a commencé à militer très jeune mais aussi parce qu’elle était sur tous les fronts, Elizabeth Gurley Flynn est à elle seule une véritable mémoire des luttes sociales du début du XXe siècle aux États-Unis. Témoignage de première main.

Ernest London, le bibliothécaire-armurier