Le blog des éditions Libertalia

Souvenirs d’une morte vivante, sur le blog Ma Commune de Paris

mercredi 14 juin 2017 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié le 1er mai 2017, sur le blog Ma Commune de Paris.

Souvenirs d’une morte vivante, par Victorine Brocher, Libertalia plus une page.

Ces jours-ci arrive en librairie une nouvelle édition de Souvenirs d’une morte vivante, le livre de Victorine Brocher sur lequel je concluais l’article précédent. Il est d’abord paru en 1909, simultanément à Lausanne et à Paris, a été republié par Maspero en 1976, puis en 2002 par La Découverte.

Libertalia nous propose la première édition de poche, un très joli livre.

Le graphisme est superbe. La première page de couverture accompagne à merveille la quatrième, une citation du livre, dont voici le début :

« Je défais mon drapeau qui était enroulé autour de ma poitrine. Je me souviens du premier jour où il nous fut remis, frais et brillant, avec son inscription en lettres dorées : « Défenseurs de la République » ; comme nous étions enthousiastes ce jour-là. Je me souviens des luttes que nous avons soutenues à l’ombre de ses plis flottant au vent lorsqu’il reçut ses cinq premières balles, ses glorieuses blessures ranimaient notre courage. »

Cette nouvelle édition comprend la préface de Lucien Descaves à l’édition originale et, en guise de postfaces, un article de Michèle Riot-Sarcey et l’avant-propos dont François Maspero avait accompagné son édition. Bref, cette édition est aussi complète que possible — à une page près, comme on va voir.

La préface de Descaves est d’une rare condescendance.

• À propos du nom de l’auteure. Le livre est paru sous le nom de « Victorine B. ». Victorine Brocher souhaitait rester parmi les anonymes, les inconnus — ce qui est dans la juste ligne de la Commune, une révolution faite par des obscurs. Descaves la renvoie à sa condition de femme, « se ranger parmi les compagnes, les filles et les sœurs de ces insurgés… » — et pourquoi pas parmi les insurgés ?
• À propos de la façon dont le livre, dans lequel « il ne faut pas chercher de littérature », est écrit, avec « un modique vocabulaire et des rudiments de syntaxe ».

En réalité, le livre est bien écrit, avec un vocabulaire adapté et une syntaxe de qualité. Victorine B. était, certes, une femme, certes une ouvrière, mais elle n’en était pas moins une personne cultivée, surtout après une longue vie de militantisme et de lectures. Je renvoie aux extraits publiés dans l’article précédent… il y aura d’autres exemples plus bas.

Louise Bodin, qui écrivit la nécrologie de Victorine B. dans L’Humanité du 25 novembre 1921, dut s’inspirer de cette condescendance pour juger que « son livre est écrit sans aucun art » avant de trouver Victorine B. naïve parce qu’elle dit (à propos de Dombrowski pendant la Semaine sanglante) : « Il est difficile de toujours combattre et de ne jamais manger. »

C’est une remarque que je trouve au contraire très forte et dont on devrait plutôt s’étonner qu’elle soit aussi rare : ils se sont battus sur les barricades, ils ont couru d’un point de Paris à l’autre pendant plusieurs jours, ont-ils eu faim ? ont-ils eu sommeil ? ont-ils eu peur ?
On voit que la camarade Bodin n’avait pas eu à se préoccuper de nourrir les « Défenseurs de la République » !

Lisez donc la belle page dans laquelle ces Défenseurs de la République arrivent à Issy sans vivres, réussissent à cueillir de l’oseille et à préparer une soupe qu’ils s’apprêtent à manger… lorsqu’un obus éclate et renverse la marmite.

La réception du livre, à sa sortie, n’avait pas été complètement enthousiaste, sans doute parce que ces messieurs les critiques savaient mieux que cette femme naïve. Voici un bel exemple. Dans son livre, Victorine B. se souvient

« du premier service que nous [la septième compagnie du dix-septième bataillon, un bataillon du septième arrondissement] fîmes, ce fut lors de l’explosion de Javel ; notre compagnie fut requise pour aider au déblaiement des décombres. »

Dans la chronologie du texte, nous sommes en octobre 1870. Cette première mission est très éprouvante :

« C’était épouvantable, le sol était labouré en tous sens, une maison assez éloignée était absolument criblée, toutes les vitres brisées.
Les morts étaient assez nombreux. De la manufacture même, il ne restait que des pans de murs ; sur le terrain, à une distance assez éloignée, nous avons trouvé des débris de casseroles en cuivre auxquels il y avait encore, adhérant, des lambeaux de chair. J’ai aidé à relever, non pas des êtres qui avaient vécu, mais des lambeaux informes de chair humaine, que l’on déposait ensuite dans des grandes boîtes, sortes de cercueils ; çà et là nous trouvions un bras, une jambe, une cervelle éclatée sur des débris de pierre, c’était une bouillie, on n’a rien pu reconstituer. Nous sommes restés à Javel plusieurs heures ; notre tâche accomplie nous sommes revenus bien tristes. C’était la première fois que j’assistais à une chose aussi horrible ; pendant plusieurs jours, ce spectacle affreux était toujours sous mes yeux […]. »

Je vous laisse lire la suite dans le livre. Mais voici un de ces « messieurs » (les guillemets parce que celui-là n’était pas, socialement, un monsieur, mais un journaliste anarchiste issu de la classe ouvrière) qui savent, il s’appelle Jean Grave :

« La camarade B., sur certains [faits] que je suis à même de contrôler, les rapporte inexactement. Elle place pendant le siège l’explosion de la cartoucherie Rapp — qui fit tant de victimes — alors que c’est sous la Commune qu’elle se produisit […] écrit-il dans l’hebdomadaire Les Temps nouveaux le 15 juillet 1909. Mais non, camarade Grave, vous étiez peut-être à même de contrôler, mais vous ne l’avez pas fait. Elle vous dit qu’elle y était, elle vous explique que c’était sa première mission, et vous ne lisez pas ! Voyez donc Le Rappel du 9 octobre 1870 :

« Hier, la septième compagnie du 17e bataillon de garde nationale, qui était de rempart, a dû envoyer un détachement rue de Javel, pour empêcher l’encombrement de curieux à l’endroit où avait eu lieu l’explosion de la fabrique de produits chimiques. »

Je vous laisse lire la suite aussi. Oui, il y a eu une explosion, oui, c’était en octobre 1870, oui, elle a eu lieu rue de Javel (assez loin de l’avenue Rapp), et oui la compagnie de Victorine B. y était — et non, le grave critique péremptoire n’a rien vérifié.
Il serait sans doute plus pertinent de se demander quelles sources Victorine B. a utilisées, pour se remémorer les faits avec tant de précision, près de quarante ans après… Les batailles qu’elle a livrées en avril et en mai 1871 sont décrites avec beaucoup de détails et ce ne sont pas des choses que l’on trouve partout dans la littérature.
Oublions donc ces œillères du début du vingtième siècle et essayons de lire le livre tel que Victorine B. l’a écrit.
Tel qu’elle l’a écrit… et voici le petit scoop du présent article, la « page manquante » retrouvée par Yves C. pendant que je me préparais à écrire cet article !
Ceux d’entre vous qui auront cliqué sur le lien « Les Temps nouveaux le 15 juillet 1909 » auront certainement lu que, reproche plus grave, Victorine B. ne parle pas de la journée du 22 janvier. Là, il faut bien le reconnaître, le texte du livre n’est absolument pas clair… tout simplement parce qu’une page du manuscrit a été omise, comme l’explique Victorine B. dans le même hebdomadaire le 2 octobre 1909. Entre parenthèses, l’édition de 1909 du livre avait été assez mal relue (il y a des erreurs, dans la numérotation des chapitres notamment).
Voici donc cette page — que vous pouvez imprimer et glisser dans votre exemplaire du livre (entre les deux premiers paragraphes du chapitre XVIII).

« Le 22 janvier 1871, dans l’après-midi, arrive place de l’Hôtel-de-Ville, une troupe armée, composée de gardes nationaux de plusieurs bataillons du 17e arrondissement. Cette troupe déboucha sur la place vers les quatre heures accompagnée d’un certain nombre d’officiers ; elle alla se placer sur deux rangs le long de la grille, à quelques pas de celle-ci, en face du poste. Les chefs avaient ordonné de remettre la baïonnette au fourreau en signe de pacification.
Pendant ce temps, une délégation de cette troupe demanda au chef de poste, un adjudant, à être introduite dans l’Hôtel-de-Ville pour s’acquitter de la mission dont elle avait été chargée. Le chef de poste refusa, invoquant la consigne ; ce que voyant, deux ou trois délégués se mirent en devoir d’escalader la grille qui était fermée. Le capitaine Bousquet, d’un des bataillons du 17e arrondissement (Batignolles), y parvint le premier. Au même moment, le chef de poste fit deux ou trois pas en direction de l’entrée de l’hôtel en levant la main comme pour donner un signal. Aussitôt, un coup de feu retentit, suivi d’une décharge de mousqueterie partant du premier étage de l’Hôtel-de-Ville, dont les fenêtres étaient pourtant fermées !
En quelques instants, la place fut balayée ; on voyait, gisant à terre, un grand nombre de tués, parmi lesquels se trouvait Sapia, et beaucoup de blessés. D’autres encore, projetés par terre, n’osaient se relever par crainte de recevoir des balles.
À l’entrée de l’avenue Victoria, à gauche, sur un tas de sable, un certain nombre de personnes, parmi lesquelles se trouvaient des femmes et des enfants, avaient été culbutées, étendues sans mouvement, clouées par la peur.
Pendant cette panique, une des grandes portes de l’Hôtel-de-Ville — peut-être les deux — s’était ouverte et refermée pour permettre une salve de coups de fusils, d’aucuns dirent de mitrailleuses, des gardes mobiles bretons qui occupaient l’édifice.
Le signal du chef de poste n’exclut en rien les ordres qui ont pu être donnés à l’intérieur par Chaudey qui a toujours été tenu pour responsable de ce massacre.
Parmi cette troupe se trouvaient : F. Buisson, actuellement député, son frère, le citoyen Ernest Rozier, le capitaine Dauvergne, du dix-septième arrondissement et plusieurs autres, qui ont été vus dans la déroute, traînant leurs fusils.
Le 22 janvier était un dimanche. Après une matinée brumeuse, l’après-midi fut assez claire. Une foule endimanchée et inoffensive se promenait sur la place étant loin de s’attendre à une telle surprise.
Fait assez curieux à constater : L’horloge de l’Hôtel-de-Ville ayant reçu une balle de ceux qui ripostaient à l’attaque, s’est trouvée arrêtée à 4 h 20. Elle est restée longtemps dans cet état. »

* * *

Je n’en dis pas plus : après le siège, la Commune, lisez donc le livre — en faisant confiance à son auteure !
N’hésitez pas à vous précipiter sur le joli poche de Libertalia ! D’autant plus qu’il ne coûte que dix euros !

* * *

C’est Yves C. qui m’a révélé l’existence de la page manquante et m’a indiqué la référence aux Temps Nouveaux. Encore un article dont il devrait être considéré comme un des auteurs. Me contenter de le remercier serait de la pure désinvolture, je ne le fais donc pas !
Merci à Nicolas Norrito de m’avoir envoyé le livre.
L’édition de Lausanne et de 1909 des Souvenirs d’une morte vivante est (dans une belle numérisation) sur Gallica. L’une n’empêche pas l’autre !

Michèle Audin

L’École du peuple dans Le Parisien

vendredi 9 juin 2017 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Le Parisien, 9 juin 2017.

Elle raconte son « école du peuple »

Un an après la sortie de son premier livre, Véronique Decker relate dans un nouvel ouvrage son quotidien de directrice d’école.

L’écriture n’est pas devenue un virus, mais presque. Un an après la sortie de son premier livre, Véronique Decker, directrice de l’école Marie-Curie à Bobigny, a repris la plume. Dans L’École du peuple, qui vient d’être publié, elle relate la suite de son quotidien dans cet établissement situé au cœur de la cité Karl-Marx. « C’est mon éditeur qui m’a proposé de faire ce nouveau bouquin. Je n’étais pas convaincue au départ, mais quand j’ai appris l’été dernier, qu’après plus de trente ans de carrière dans le département, ma demande de mutation avait été refusée, je me suis consolée en faisant cet ouvrage. Il est moins anecdotique que le premier. Je partage davantage mon expérience, car il y a de nombreuses choses que je souhaite transmettre avant de partir à la retraite », raconte cette mère de famille de 59 ans, qui n’avait pas eu de retour sur son premier livre de la part de l’Éducation nationale.
Dans cet ouvrage, celle qui affirme avoir « toujours aimé enseigner dans le 93 », décrit un métier aux facettes multiples, où elle joue à la fois le rôle de directrice, assistante sociale, infirmière…
« Il n’y a rien d’ouvert dans le quartier à part l’école ! Alors forcément, les gens viennent nous trouver. » Mais elle raconte aussi une profession en perpétuelle mutation, où les réformes se font et se défont au gré des différents gouvernements. « L’Éducation nationale marche en zigzag, ce qu’il nous faudrait, c’est enfin un cap, une ligne droite ! » s’émeut la chef d’établissement qui tirera sa révérence dans deux ans.

Hélène Haus

Jean Stern invité de Médiapart

vendredi 9 juin 2017 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Jean Stern invité de Mediapart sur le marketing gay d’Israël (9 juin 2017).

La Fabrique du Musulman dans le Monde

vendredi 9 juin 2017 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Paru dans Le Monde du 9 juin 2017.

La gauche déchirée par le « racisme antiraciste »

L’usage militant de notions comme « la race » ou l’« islamophobie » suscite un malaise croissant dans le mouvement social.

De mémoire anarchiste, ce fut une soirée plus agitée que les autres. Le 28 octobre, à Marseille, la librairie Mille Bâbords fut le théâtre d’une bagarre inédite. Un débat organisé sur le thème « S’opposer au racialisme » fut interrompu, non par les habituels « nervis fascistes » mais par… d’autres libertaires !
Après avoir provoqué un tohu-bohu dans le local, une trentaine d’activistes se présentant comme des « personnes racisées » diffusèrent un tract qui mettait en garde les « anti-racialisateurs » et autres « petits gauchistes blancs de classe moyenne » : « Nous saboterons toutes vos initiatives », prévenaient les auteurs dudit tract, qui venaient déjà de joindre la pratique à la théorie, puisque les tables avaient été retournées, les livres éparpillés, des boules puantes lancées et une vitrine brisée…
Encore sonnés par les gifles qu’ils venaient de recevoir, des militants protestaient : parce que nous refusons de parler de race, voilà qu’on nous traite de racistes ! À l’initiative de cette réunion se trouvaient en effet des libertaires inquiets de voir nombre de leurs camarades substituer la question raciale à la question sociale.
Intitulé « Jusqu’ici tout va bien », le texte censé nourrir la discussion disait ceci :
« Ironiquement, aujourd’hui, refuser les termes de “race” ou d’“islamophobie” expose à l’infamante accusation de racisme, visant à étouffer ainsi toute possibilité de débats, de critiques et de refus. Certains anarchistes en sont rendus à proscrire le slogan “Ni dieu ni maître” sous prétexte d’islamophobie et certains marxistes pensent que pour être antiraciste, il est urgent d’ajouter la race à la classe. »

Malaise
Apparemment anecdotique, cet épisode n’en révèle pas moins le malaise que suscite, dans une partie de plus en plus large de la gauche, non seulement l’utilisation de notions comme celles de « races » ou d’« islamophobie », mais aussi des initiatives visant à promouvoir une « non-mixité racisée », à l’instar du festival afroféministe Nyansapo, qui se déroulera à Paris fin juillet (voir Le Monde du 31 mai), ou du « camp d’été décolonial » tenu à Reims en 2016.
Dans la galaxie des gauches contestataires, ce n’est pas au nom de la République d’Élisabeth Badinter ou de la laïcité façon Manuel Valls que l’on récuse « l’idéologie racialisatrice » : c’est au nom de l’universalisme dont sont porteuses les luttes sociales. Il s’agit d’affirmer que le combat contre le racisme et les discriminations nécessite un front uni des opprimés, front que la grille de lecture « postcoloniale » menacerait de faire imploser.
Dès 2005, réagissant à « L’Appel des indigènes de la République », le philosophe Daniel Bensaïd, qui avait été de tous les combats depuis les années 1960, et qui reconnaissait la pertinence de la non-mixité sexuelle dans le mouvement féministe, soulignait les ambiguïtés d’une telle pratique sur le terrain ethnique. Il craignait une « autonomie identitaire de repli et de fermeture » qui introduirait parmi les opprimés « une forme pernicieuse de droit du sang », voire cette forme d’intolérance que Frantz Fanon nommait le « racisme antiraciste ».
Dans ses Fragments mécréants (Lignes, 2005), Bensaïd pointait « les confusions charriées par la notion non clarifiée de postcolonialisme », dont les usages militants ne sont pas toujours à la hauteur de leur théorisation académique. « Tout se mêle et se confond dans une dénonciation brouillonne, au risque d’ajouter la division à la division, et de faire tourner à plein régime la stérile machine à culpabiliser. On aura beau user ses semelles à marcher contre la guerre, pour les droits des sans-papiers, contre toutes les discriminations, on sera toujours suspect de garder quelque part en soi un colonisateur qui sommeille. »

Imaginaire marxiste
Une bonne décennie plus tard, cette crainte s’est intensifiée, y compris chez des militants qui avaient pu adhérer aux thèses postcoloniales et qui voyaient plutôt d’un bon œil, jusqu’alors, les pratiques ponctuelles de non-mixité militante, ou la réappropriation politique du concept de « race ». Il faut dire que le rapport de force a lui aussi évolué. À l’époque de « L’Appel des indigènes », beaucoup, à gauche, reconnaissaient la nécessité de rompre avec un vieil imaginaire marxiste qui faisait de la lutte des classes l’enjeu central, la « contradiction principale » par rapport à laquelle d’autres enjeux (sexuels, raciaux ou religieux) devaient demeurer secondaires.
Aujourd’hui, nombre d’entre eux ont le sentiment que le bâton a été tordu dans l’autre sens, au point que toutes les luttes deviendraient secondaires par rapport à celles d’un « indigène » auquel les autres victimes de l’oppression auraient obligation de se rallier.
« Les Indigènes de la République appellent légitimement les autres forces émancipatrices à se décoloniser, c’est-à-dire à se débarrasser d’adhérences coloniales le plus souvent non conscientes. Mais ils refusent, en sens inverse, que ces forces émancipatrices les appellent à se défaire des préjugés et des pratiques inspirées par d’autres modes de domination : que le mouvement ouvrier les invite à se désembourgeoiser, que le mouvement féministe les invite à se démachiser, que le mouvement homosexuel les invite à se déshomophobiser… », note ainsi le sociologue Philippe Corcuff, aujourd’hui membre de la Fédération anarchiste, dans un texte paru en 2015 sur le site libertaire Grand Angle.
De cette inversion du rapport de force, certains trouvent une illustration dans la visibilité du Parti des indigènes de la République et de sa porte-parole, Houria Bouteldja, eu égard à la faiblesse militante de ce mouvement et à sa modeste implantation dans les quartiers populaires. Si ce parti marginal pèse autant, disent ses détracteurs de la gauche radicale, c’est qu’il peut compter sur l’appui exalté de quelques universitaires blancs, qui sont à l’« indigène racisé » ce que les « intellectuels petits-bourgeois » étaient jadis à l’ouvrier communiste : des compagnons de route qui barbotent dans les eaux enivrantes de la mauvaise conscience.

« Tétanie »
« Par le biais d’un chantage moral à la culpabilité blanche et collective, la non-mixité racisée est imposée comme une évidence dans le débat public, tonnent les auteurs d’un livre intitulé La Race comme si vous y étiez ! (2016, disponible sur Internet, 3 €). Alors que ces positions essentialistes issues de cénacles universitaires ne se donnent même pas la peine d’avancer masquées, une tétanie semble s’être emparée des milieux contestataires, et c’est un tapis rouge qui finit par être déroulé devant les tenants de la guerre de tous contre tous. Face à la publication d’un pamphlet ouvertement raciste comme Les Blancs, les Juifs et nous [Houria Bouteldja, éditions La Fabrique], les réactions sont d’une rareté et d’une timidité étonnantes. »
L’outrance volontariste, parfois menaçante, du livre d’Houria Bouteldja, paru en mars 2016, semble bel et bien avoir constitué la provocation de trop pour maintes figures des gauches.
Avec un tel programme, notait le directeur du Monde diplomatique, Serge Halimi, en août 2016, « toutes les balises historiques du combat multiséculaire pour l’émancipation humaine (le rationalisme, le syndicalisme, le socialisme, le féminisme, l’internationalisme…) seront balayées par les torrents essentialistes et religieux ».
Quant aux militants de Lutte ouvrière, ils faisaient valoir que les thèses de Bouteldja constituaient « la négation des idées communistes » : « Ce livre abject défend les idées les plus réactionnaires, à commencer par un antisémitisme nauséeux […], une homophobie assumée, une exaltation de “la redoutable et insolente virilité islamique” (sic) et une prise de position contre le féminisme, dénoncé comme une exportation blanche », peut-on lire dans le mensuel Lutte de classe de février 2017.

« Traître à sa race »
Même exaspération du côté des éditions Libertalia, dont le catalogue compte pourtant des auteurs peu suspects d’hostilité à l’égard des thèses « indigènes ». « Quand ce livre est paru, on s’est dit : “Ce n’est plus possible, on ne peut pas laisser la jeune génération ‘cortège de tête’, celle qui est née à la politique dans les manifs contre la loi travail, basculer là-dedans” », confie Nicolas Norrito, coanimateur de Libertalia.
Quelques mois plus tard, la petite maison libertaire publie un essai en forme de riposte, La Fabrique du musulman (160 p., 8 €). Nedjib Sidi Moussa, docteur en sciences politiques de 34 ans, y fustige « une gauche cléricale à tendance racialiste » qui mine de l’intérieur les combats pour l’émancipation et prospère sur les défaites du mouvement social.
Analysant textes et prises de position, Nedjib Sidi Moussa s’étonne notamment que des militants anarchistes puissent reprendre tel quel un mot d’ordre comme celui de la « lutte contre l’islamophobie », alors qu’il sert d’étendard à des islamistes en France et, sur la scène internationale, à des États aussi puissants que réactionnaires. Dans un contexte où les organisations du mouvement ouvrier sont en perte de vitesse, il est inquiétant de constater que « des libertaires en viennent à tenir un langage qui s’accorde avec celui de l’Organisation de la coopération islamique », avance le chercheur.
Issu d’une famille naguère engagée dans le combat pour l’indépendance de l’Algérie, Nedjib Sidi Moussa confie être coincé « entre le marteau de la confessionnalisation et l’enclume de la racialisation ». Bien sûr, le simple fait de dire ce qu’il dit en portant le nom qu’il porte lui vaut déjà le soupçon d’être un « traître à sa race », comme on parlait jadis de « trahison de classe ». Mais cela lui permet d’exhiber l’un des aspects qui suscitent le plus sa révolte dans le discours ethno-différencialiste d’une partie des gauches : à force de rabattre toute espérance universaliste sur une stratégie de domination blanche, ce discours cloue les individus au mur des appartenances identitaires et leur barre l’accès aux chemins de l’émancipation.

Jean Birnbaum