Le blog des éditions Libertalia

Brève histoire de la concentration dans le monde du livre dans L’Humanité

jeudi 15 septembre 2022 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans L’Humanité du 8 septembre 2022.

Spécialiste de l’édition, du livre et de la lecture, l’historien Jean-Yves Mollier est l’auteur de nombreux ouvrages depuis trois décennies. Il poursuit son travail de lanceur d’alerte sur les évolutions les plus récentes en les inscrivant dans la trajectoire de la modernité éditoriale. « Puisque le contrôle de la parole semble bien inclus dans le projet de Vincent Bolloré de posséder à la fois le numéro un de l’édition, Hachette, qui pèse 2,6 milliards d’euros de chiffres d’affaires et Editis, qui a dépassé 800 millions en 2021, il est nécessaire de remonter à l’origine des phénomènes de concentration pour y mettre à nu les logiques qui sous-tendent cette stratégie. »

Pierre Chaillan

Brève histoire de la concentration dans le monde du livre dans Livres Hebdo

samedi 27 août 2022 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Livres Hebdo n° 23, septembre 2022.

Tout savoir sur les mouvements de concentration dans l’édition

Jean-Yves Mollier, historien de l’édition.
Tandis que Vivendi poursuit son offre publique d’achat (OPA) sur Lagardère et prépare la cession d’Editis, Jean-Yves Mollier dresse une Brève histoire de la concentration dans le monde du livre (Libertalia, 8 septembre). Tout en retraçant les phénomènes de concentration, il montre le caractère économique et financier de ces mouvements, qui permettent des réductions de coûts ou encore un contrôle des œuvres, mais aussi les ambitions politiques et idéologiques des oligarques, qui les accompagnent systématiquement.

C.L.

Correcteurs et correctrices dans Le Monde diplomatique

jeudi 25 août 2022 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Le Monde diplomatique (août 2022).

L’auteur, alors « rouleur » en presse parisienne et secrétaire délégué des correcteurs au syndicat du Livre CGT, décrit les précaires conditions d’exercice de sa profession. L’ouvrage commence, après un lexique bienvenu, par une actualisation des statuts dont dépendent les correcteurs et correctrices notamment dans l’édition et la presse. Très vite, un constat s’impose : ubérisation et « tâcheronisation » du travail dégradent aussi bien ce métier qu’elles diminuent la qualité des journaux et des ouvrages. Dans un second temps, plusieurs revendications sont proposées dans le but d’enrichir, de valoriser et rendre visible cette profession, d’améliorer ses conditions d’exercice tout en étant à l’écoute des évolutions de la langue et du numérique (écriture inclusive, presse en ligne). Et, afin de s’emparer de ces combats pluriels, sont énumérés de nombreux outils et lieux de lutte, avec un accent particulier sur le microentrepreneuriat, grandement dévoyé et mettant à mal l’avenir du métier. Une invitation au rassemblement en vue de défendre une profession méconnue mais capitale pour le lectorat.

Marguerite Lafage

Léo Frankel dans les Cahiers d’histoire

jeudi 25 août 2022 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans les Cahiers d’histoire (numéro 153, 2022).

Historien du mouvement ouvrier et plus particulièrement de ses composantes révolutionnaires, Julien Chuzeville s’était jusqu’à présent davantage consacré aux années de la Première Guerre mondiale et à celles qui l’avaient immédiatement suivie. Un de ses premiers livres portait sur Fernand Loriot, « le fondateur oublié du Parti communiste » (L’Harmattan, 2012). Il revient aujourd’hui au genre biographique avec ce volume voué à Léo Frankel (1844-1896), un des membres de la Commune de Paris, à la fois souvent cité en raison de sa proximité relevée avec Karl Marx et finalement plutôt méconnu.
La biographie de Julien Chuzeville se révèle sérieuse, documentée, voire minutieuse, tout en restant de taille raisonnable. L’édition est soignée, sobre et élégante, comme sait le faire Libertalia. L’étude biographique proprement dite représente la majorité de l’ouvrage, mais elle est complétée d’un choix de textes, articles, discours et lettres, puis d’un rapide dossier iconographique, d’une bibliographie et d’un index.
Juif hongrois d’origine, issu d’un milieu cultivé et relativement aisé (son père est médecin), germanophone, le jeune Léo Frankel devient ouvrier d’art dans l’orfèvrerie, vite détaché de la religion et même, selon ses dires, de tout sentiment d’appartenance à une patrie particulière. Il parle plusieurs langues et, selon les aléas de l’existence, vit en France, en Allemagne, en Angleterre ou dans l’empire habsbourgeois de sa naissance, devenu en 1867 l’Autriche-Hongrie. Il aime lire, doté d’un caractère plutôt réservé et fait souvent preuve de modestie, tout en étant décidé à se battre pour une société où le travail serait souverain. Il devient tôt militant, notamment dans le cadre de l’Association internationale des travailleurs (AIT). Il participe à des réunions et écrit beaucoup d’articles, devenant ainsi journaliste et de fait responsable politique.
Sa notoriété aujourd’hui tient beaucoup à son élection le 26 mars 1871 comme membre de la Commune. Celle-ci a lieu dans le 13e arrondissement de Paris, alors qu’il habite le 11e, mais ces déplacements de candidature sont alors fréquents (et le sont restés). Bien entendu, le plus remarquable est que son élection soit validée alors qu’il est de nationalité étrangère. Le texte de la commission qui le propose, admirable de logique et de concision, est reproduit en page 43 : en somme, disposant de la confiance de ses mandants, Léo Frankel se voit reconnu dans tous les droits d’un citoyen de la République universelle. Il prend ou reçoit d’importantes responsabilités, animant la commission du travail où, avec mesure, il défend un point de vue « de classe » conforme aux orientations de l’AIT. Siégeant fin avril à la commission exécutive, il fait figure de « ministre » de la Commune avant de voir son rôle réduit en raison de son appartenance à la minorité hostile au tournant autoritaire pris par la Commune. Ce qu’écrit son biographe sur ce moment historique pourrait être médité. La Commune fut un formidable moment d’avenir et d’anticipation qu’il conviendrait aujourd’hui de ne pas trop mythifier, au rebours de ce que propose parfois une histoire devenue bien sentimentale. Cette rigueur méthodique d’analyse escomptée ne perdrait d’ailleurs rien à s’étendre à l’ensemble du corps politique et social.
Comme d’autres, Frankel échappe à la répression. Il parvient à se réfugier en Suisse, puis en Angleterre. Il intègre le conseil général de l’AIT et participe à sa direction. Proche de Marx, il sait néanmoins conserver son indépendance d’esprit. Il rejoint la Hongrie en 1875 et y milite activement, subissant une répression qui se durcit avec un emprisonnement (1881-1883) très éprouvant pour sa santé. Il vit ensuite à Vienne, puis rejoint la France en 1889. La position qu’il occupe sur le plan politique est originale. Toujours lié à Engels et aux marxistes historiques, il se tient toutefois à l’écart du groupement guesdiste qu’anime aussi Paul Lafargue, un des gendres de Marx. Il se montre particulièrement attaché à l’unité des socialistes, souhaitant même y inclure les possibilistes. Sa pratique politique fait un peu penser à celle du jeune Jaurès. Il collabore à La Bataille de Lissagaray. Ce choix qui étonne un peu son biographe, songeant à ses démêlés passés avec ce journaliste incommode et franc-tireur, se conçoit pourtant aisément : Lissagaray est le premier qui réussit à fédérer une bonne partie des socialistes au sein de sa rédaction. La fonction est reprise en 1893 par La Petite République de Sembat et Millerand, au sein de laquelle Frankel se retrouve aussi occasionnellement. Dans le même état d’esprit, il participe en 1893 à la fondation du Syndicat des journalistes socialistes avec Jaclard, Longuet et quelques autres anciens de la Commune, mais aussi Briand, Millerand, Pelloutier, Guesde et Maurice Sarraut. Il est aussi l’administrateur de L’Ère nouvelle (1893-1894), essai de revue marxiste qui tente de concurrencer La Revue socialiste de Malon. Âgé de 52 ans, il meurt le 29 mars 1896 à Paris, à l’hôpital Lariboisière, d’une pneumonie d’origine tuberculeuse. Dans son testament, il avait désigné comme exécuteurs testamentaires Charles Longuet, gendre de Marx, mais assez indépendant d’esprit, ainsi qu’Édouard Vaillant, avec qui les choix avaient aussi parfois divergé (sous la Commune et dans l’AIT notamment). En somme, ouvrier d’art, intellectuel et militant, Léo Frankel s’était montré intellectuellement marxiste et politiquement attaché à l’union des socialistes comme à tout ce qui faisait avancer la République sociale. Un personnage assurément attachant, qui bénéficie désormais de cette belle et solide biographie.

Référence électronique
Gilles Candar, « Julien Chuzeville, Léo Frankel, communard sans frontières », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique [En ligne], 153 | 2022, mis en ligne le 14 août 2022, URL.

Gilles Candar

Rino Della Negra dans Libération

vendredi 22 juillet 2022 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Libération, 22 juillet 2022.

Rino Della Negra,
icône méconnue du groupe Manouchian

Effacé derrière Missak Manouchian et l’Affiche rouge, l’ouvrier, footballeur, militant antifasciste et immigré italien est pourtant une figure majeure de l’histoire populaire. Il demeure aujourd’hui un symbole fort du Red Star.

À l’hiver 1944, « les murs de nos villes » se remplissent de rouge. Ni trace de sang ni peinture indélébile. Une simple affiche, reproduite à des milliers d’exemplaires et placardées dans les rues de Paris. Le visage de dix hommes, tous d’origine étrangère, apparaît. Leurs « noms sont difficiles à prononcer » et « nul ne semblait les voir Français de préférence », chantera Léo Ferré quelques années plus tard avec les mots d’Aragon. « L’Affiche rouge », instrument de propagande xénophobe au service du régime hitlérien, désigne à la vindicte celles et ceux – français ou étrangers – qui ont défendu la France dans ses pires heures. Et notamment le groupe Manouchian.
Car, au même moment, s’ouvre à Paris un grand procès, qui a pour but de juger les combattants FTP-MOI (Francs-tireurs Partisans-Main d’œuvre immigrée). Vingt-quatre accusés, qualifiés de « terroristes » par les nazis car à la tête d’une supposée « armée du crime », sont convoqués à la barre de la cour martiale. Parmi eux, le plus connu, celui qui donna son nom au groupe donc : Missak Manouchian. L’homme multiplie les casquettes : ouvrier, militant communiste, poète, journaliste, rescapé du génocide arménien… Le 15 février 1944, il eut cette phrase terrible et cruelle de vérité : « Vous avez hérité de la nationalité française, nous, nous l’avons méritée. » Du courage, Manouchian et ses camarades n’en ont pas manqué. On ne compte plus le nombre d’actions menées entre le début de l’année 1942 et l’automne 1943, période à laquelle ils furent arrêtés. Cent quinze, dénombrent certains historiens. Chaque fois, le même but : rendre la vie impossible à l’occupant. Sabotage d’installations, déraillements de train, assassinats de hauts gradés allemands… L’exécution du colonel SS Julius Ritter, en septembre 1943 fut sans nul doute leur plus gros coup.
Deux mois plus tard, le 12 novembre 1943, ils étaient de nouveau sept, tous italiens, à se donner rendez-vous au petit matin dans un garage à vélo de Vincennes. Après s’être emparés chacun d’une bicyclette, ils pédalent jusqu’à la rue La Fayette, en plein cœur de la capitale. Il est près de 13 heures quand ils ouvrent le feu et tuent un convoyeur de fonds allemand. Mais l’attaque, presque habituelle pour le groupe, tourne mal. L’un des deux hommes qui tenaient les avant-postes reçoit une balle dans les reins. Blessé, il est hospitalisé à la Pitié-Salpêtrière. Interrogé par la police française, puis par la Gestapo, il est torturé. Pour les Allemands, il s’appelle Dallat. Son véritable nom : Rino Della Negra.

« Petite Italie au cœur d’Argenteuil »

Car derrière l’histoire du groupe Manouchian se cache le destin exceptionnel et pourtant plus confidentiel de Rino Della Negra, fusillé à l’aube de ses 20 ans. Sa photo n’apparaissait pourtant pas sur l’Affiche rouge. Le jeune Italien avait-il un physique trop avantageux pour correspondre au cliché du dangereux terroriste venu d’ailleurs ? Difficile en effet de trouver chez lui la « barbe noire » qui le transformerait en « hirsute menaçant ». Mais c’est peut-être aussi qu’après ses interrogatoires, son visage n’était plus en état d’être photographié…
Rino Della Negra est né le 18 août 1923 à Vimy (Pas-de-Calais). Son père, ouvrier, fut poussé à l’exil par la crise et quitta sa région du Frioul au lendemain de la Première Guerre mondiale. En 1926, âgé de seulement 3 ans, il suit sa famille en région parisienne. Direction Argenteuil où il grandit dans le quartier Mazagran, très prisé de la communauté italienne qui, pour une bonne part, fuit le fascisme. « Cette petite Italie au cœur d’Argenteuil n’est pas seulement un îlot de solidarité et de fraternité, c’est aussi un cadre de politisation, un lieu du combat social et antifasciste », rappellent Jean Vigreux et Dimitri Manessis dans la biographie, parue cette année, qu’ils consacrent à Rino Della Negra.
Dès ses 14 ans, il se fait embaucher comme ajusteur aux usines Chausson d’Asnières. On est en 1937, en plein Front populaire, la culture ouvrière est à son apogée. À l’usine, les cadences sont infernales, les salaires au plus bas, les ouvriers se mettent en grève : 98 d’entre eux sont licenciés. Della Negra grandit dans ce creuset, fait de luttes et de revendications, où la brutalité patronale et la résistance ouvrière ne sont pas que des théories de pamphlets marxistes. Certains de ses amis s’engagent dans les Brigades internationales pour combattre, de l’autre côté des Pyrénées, auprès des républicains espagnols.

Football et faux papiers

Dans les banlieues rouges, le bistrot devient l’endroit idéal de rencontre et de sociabilité ouvrière. Le Café Mario, à Argenteuil, accueille jeux de cartes, parties de boules, lotos et autres bals populaires. C’est le QG de Rino et de ses amis. On y parle politique. En 1935, Argenteuil a basculé dans l’escarcelle du PCF : avec l’élection de Victor Dupouy, un communisme municipal est mis en œuvre, où le sport, la culture et l’éducation populaire occupent une place de choix. Rino Della Negra s’essaye à la boxe et à l’athlétisme. Mais c’est le football qui devient une véritable passion. Au poste d’attaquant, le jeune homme fait parler sa pointe de vitesse. Il enchaîne les clubs : le FC Argenteuillais d’abord, puis l’équipe « corpo » des usines Chausson, avec laquelle il remporte la Coupe de la Seine en 1938 face au Métallo-Club d’Asnières. Il rejoint ensuite la Jeunesse sportive Jean-Jaurès d’Argenteuil, avant d’enfiler le maillot de l’Union sportive athlétique de Thiais. Partout où il évolue, le rituel reste le même : il embrasse ses crampons avant d’entrer sur le terrain.
Alors que la presse commence à relayer ses exploits, on lui propose un poste d’ailier droit au prestigieux Red Star de Saint-Ouen. Il en portera les couleurs quelques semaines, lors du début de la saison 1943-1944, jouant plusieurs matchs, contre Maisons-Laffitte, Le Vésinet, Meaux ou Enghien. En pleine guerre, la vision du sport qu’impose le régime de Vichy est à l’opposé des valeurs défendues avant-guerre par les municipalités communistes. « Autoritarisme » et « élitisme » – selon les mots de l’historien Alfred Wahl – remplacent entraide et esprit de camaraderie. Les équipes pro sont torpillées, le Red Star redevient un club amateur.
En janvier 1943, le Service du travail obligatoire frappe à sa porte. Il refuse de partir en Allemagne et devient réfractaire. Mais pas question, malgré la clandestinité forcée, de mettre sa vie sur pause. Il continue de voir ses proches et de jouer au football. On lui fabrique de faux papiers : il s’appellera désormais Jean-Claude Chatel. Hébergé chez un ami arménien, il s’engage alors dans les FTP-MOI, une branche de la résistance communiste, sans être formellement membre du Parti. Aussi incroyable que cela puisse paraître, Della Negra a mené de front, jusqu’à son arrestation, résistance au fascisme et carrière footballistique. Sans se faire repérer. Et parmi ses amis d’Argenteuil, Rino Della Negra n’est pas le seul à avoir choisi la voie de la lutte contre l’occupant. Inès Sacchetti, son amie d’enfance, dont il est très proche, devient agent de liaison pour les FTP-MOI. Elle a, contrairement à lui, sa carte au PCF.
Rino prend part, entre mai et novembre 1943, à quinze actions armées. Il organise des sabotages, joue le guetteur, distribue des tracts, récupère des armes, attaque des Allemands… Le 10 juin 1943, le natif de Vimy participe ainsi à l’attaque du siège du Parti fasciste Italien, rue Sédillot à Paris. Jusqu’au 12 novembre et à son arrestation après l’attaque de la rue La Fayette.

« Le Red Star est un bien commun »

À l’issue du procès du groupe Manouchian, trois mois plus tard, Della Negra est condamné à mort. Ils seront 23 à être fusillés le 21 février 1944 au Mont-Valérien. Peu avant de mourir, Rino Della Negra écrit deux lettres : l’une à son frère, l’autre à ses parents. Il insiste auprès de son frangin : « Tu es fort et robuste et je te sais courageux, c’est pourquoi je ne veux pas de larmes, t’as compris hein mon vieux. » À ses parents : « Je n’ai jamais manqué de rien et vous avez toujours été pour moi le paradis. C’est pourquoi j’ai sacrifié ma vie. Personne ne doit rien vous reprocher à mon sujet. »

Éclipsé par le martyr collectif de l’Affiche rouge et la figure de Missak Manouchian, le destin de Rino Della Negra raconte en creux l’histoire des banlieues rouges, du football populaire, du mouvement antifasciste, de la culture ouvrière et de l’émigration italienne. « Notre porte d’entrée a été le football, raconte à Libération l’historien Dimitri Manessis, auteur de la biographie de Rino Della Negra. Mais chacun peut prendre dans son parcours ce qu’il estime être le plus important ou le plus symbolique pour lui-même. Tous ces angles d’approche font la richesse du jeune homme. » Au lendemain de la guerre, le héros est avant tout commémoré par ce que Manessis appelle « la galaxie communiste ». En 1966, le conseil municipal d’Argenteuil baptise une rue en son nom. Puis sa mémoire se disperse. Au tournant des années 1970, il semble même tomber dans l’oubli. Avant que les supporteurs du Red Star ne se le réapproprient au début des années 2000.

« Un vrai travail de mémoire, de transmission et d’histoire a été entrepris par les supporteurs du Red Star. Ce n’est plus un symbole figé et poussiéreux, mais un objet devenu très vivant », poursuit le biographe. Un hommage est rendu, chaque année depuis 2004, au jeune résistant-footballeur du Red Star. « C’est énorme, c’est rare dans le monde du football », s’enthousiasme Dimitri Manessis. Ce que confirme le porte-parole de la tribune Rino-Della-Negra au stade Bauer, Vincent Chutet-Mézence : « Sa mémoire n’a jamais été aussi présente : si vous discutez avec un supporteur du Red Star, il y a de fortes chances qu’il puisse résumer la vie de Rino Della Negra en quelques phrases. Ça lui évoquera forcément quelque chose. Ce n’était pas forcément le cas il y a vingt ans. » Fleurissements, chants, conférences, tifos, écharpes, maillots… La figure du jeune avant-centre d’origine italienne est partout. Et même sur la peau de certains supporteurs du club qui ont décidé d’aller jusqu’au tatouage. Au-delà de motivations purement sportives, « Rino Della Negra incarne des valeurs dans lesquelles les supporteurs se reconnaissent : l’antiracisme, l’antifascisme, la défense des immigrés, le programme social de la Résistance et l’internationalisme », insiste, dans une interview à Mediapart, Jean Vigreux, coauteur de la biographie.
À l’heure où l’extrême droite entre en force à l’Assemblée et où la dimension populaire du football semble céder le pas face au business d’un sport mondialisé, la mémoire de Rino Della Negra est d’autant plus symbolique pour les supporteurs du club. Quand, au printemps, le fonds d’investissements américain 777 Partners annonçait sa volonté de racheter le club de Saint-Ouen, ce sont les membres de la tribune Rino-Della-Negra qui ont lancé la contre-attaque : « Le Red Star est un bien commun qui ne peut être sacrifié sur l’autel du profit », ont-ils défendu dans une pétition. Plusieurs figures de gauche, dont Jean-Luc Mélenchon, Marie-George Buffet et Olivier Besancenot, ont signé une tribune dans le journal Le Monde en opposition au rachat du club. Les valeurs défendues par Rino Della Negra il y a plus de quatre-vingts-ans sont loin d’avoir disparu. C’est sans doute pour ça qu’« une étoile rouge ne meurt jamais ».

Marceau Taburet