Le blog des éditions Libertalia

Le Principe Espérance dans Le Monde diplomatique

mercredi 17 juin 2026 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Le Monde diplomatique, avril 2026.

Le Principe Espérance, d’Ernst Bloch, mille cinq cents pages constitue le plus impressionnant monument de la pensée utopique révolutionnaire au XXe siècle. L’objectif est ici de présenter à des non-spécialistes les concepts-clés dans leur contexte : excédent utopique, non-encore-conscient, pré-apparaître, conscience anticipante, utopie concrète… Comme l’observe Joël Gayraud, l’inactualité radicale de Bloch fait partie intégrante de son essence, entièrement tournée vers l’avenir, et donc en contradiction avec l’air de notre temps, irrespirable. Bloch, rappelle-t-il, a écrit son livre au tournant des années 1930 et 1940, quand le fascisme semblait triompher partout. Et pourtant, il « dresse une cathédrale à l’espérance avec l’énergie du désespoir ». C’est pourquoi, conclut-il, il est grand temps de découvrir « une œuvre qui nous donne des armes pour percer une brèche dans les murs idéologiques qui nous enferment et nous divisent ».

Michael Löwy

Penser l’espoir dans Le Monde diplomatique

mercredi 17 juin 2026 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Le Monde diplomatique, avril 2026.

Après avoir démontré le « besoin urgent de dépasser “l’illusion de l’État” » dans Changer le monde sans prendre le pouvoir, et la nécessité de penser la révolution par la multiplication et la convergence des brèches dans Crack Capitalism, le sociologue et philosophe irlandais John Holloway analyse et défend l’espoir comme débordement anti-identitaire, refus de la résignation « à la dynamique totalisante qu’est l’argent ». Il rejoint Walter Benjamin en invitant « à tirer le frein d’urgence » et entend renverser le discours victimaire. Il décrit la domination du capital en perpétuelle adaptation face aux attaques émancipatrices. Ainsi les endettements démesurés et les recours au « capital fictif » servent-ils avant tout à repousser la crise et contenir la colère de la plèbe.
En insistant sur cette fragilité, Holloway espère briser le « tabou de l’impossibilité », celui de l’« abolition du règne de l’argent ».Particulièrement inspiré par Ernst Bloch et un Karl Marx non orthodoxe, il décrit minutieusement le « mouvement dans-contre-et-au-delà du capital », apte à ramener l’« espoir en des temps désespérés ». Cette édition en poche est bienvenue.

Ernest London

Latéral gauche dans La Vie ouvrière

vendredi 12 juin 2026 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans La Vie ouvrière, périodique de la CGT, le 10 juin 2026.

« On ne naît pas sport populaire on le devient : ce que le football doit à Abraham Henri Kleynhoff »

Certes, le football est un business planétaire – et la Coupe du monde qui débute ce jeudi 11 juin aux États-Unis, au Mexique et au Canada le montre assez. Mais il est aussi le sport populaire par excellence. Pourtant, le ballon rond n’a pas toujours été accessible aux ouvriers et classes modestes. Afin qu’il le devienne, il a fallu bien des mues historiques et sociologiques et bien des parcours stimulants. Dans son livre Latéral Gauche – Figures du foot politique, le journaliste Nicolas Kssis-Martov consacre ainsi un chapitre à Abraham Henri Kleynhoff, pionnier dans la naissance d’une pratique ouvrière du football.

Remontons plus d’un siècle avant la Coupe du monde débutant ce jeudi 11 juin aux États-Unis, au Mexique et au Canada, et même plusieurs décennies avant le premier Mondial en Uruguay en 1930. Nous sommes au tournant des années 1890 et 1900, et le football commence petit à petit à s’installer en France. Qui le pratique alors ? Pas les classes populaires, mais plutôt la bourgeoisie. Les élites en effet donnent le coup d’envoi : à l’instar du baron Pierre de Coubertin, qui façonne le sport dominant que l’on connaît aujourd’hui, de Jules Rimet, fondateur de l’équipe du Red Star mais aussi de la Fédération internationale de football, ou des premiers clubs qui sont bien souvent fondés par des membres de la haute société, parfois venus du Royaume-Uni. 
Pendant cette période, ouvriers et classes populaires restent sur le banc de touche. Ou plutôt loin des terrains. Il faut dire que le socialisme et les mouvements de gauche sont méfiants devant la pratique sportive. Et même goguenards : on considère que le travailleur se dépense bien assez à l’usine, et que lui demander de s’exercer sur la pelouse ou dans la salle aurait quelque chose d’indécent. Léon Jouhaux, dirigeant à l’époque de la CGT, écrivait en 1919 : « À l’ouvrier exténué par sa tâche quotidienne qui rentrait las de son labeur dans un logis déplaisant, il était difficile de demander de parfaire son instruction […] Quant à lui demander de faire du sport, c’eût été une amère dérision n’est-il pas vrai ? » 
La démocratisation du sport en général, et du football en particulier, va en passer par de multiples transformations sociales et historiques pour en arriver à incarner le sport populaire entre tous. Des personnalités vont aussi se révéler décisives pour sortir le football de l’entre-soi. Dans son ouvrage Latéral Gauche – Figures du foot politique, paru en mai dernier chez Libertalia, Nicolas Kssis-Martov fait notamment le récit de l’une d’elles : Abraham Henri Kleynhoff. C’est lui, en effet, qui va changer les règles du jeu.

Abraham Henri Kleynhoff, le pionnier oublié

C’est sous son impulsion qu’on assiste aux premiers balbutiements du football ouvrier dans les années 1907-1908. Signe de son importance dans le développement du football en France, Nicolas Kssis-Martov fait son portrait dès le premier chapitre de son livre. Fils d’un lapidaire – c’est-à-dire d’un artisan-tailleur de pierres précieuses – et d’une couturière, il est d’abord membre du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (POSR). Menée par Jean Allemane, cette formation anticapitaliste – qui se fondra dans la SFIO – soutient le primat de l’action syndicale et vise la grève générale. 
Au civil, Abraham Henri Kleynhoff est un grand sportif. Et il est convaincu que les terrains ne doivent pas être laissés à la bourgeoisie. Pour ce faire, il conduit un double combat. Contacté par NVO.fr, Nicolas Kssis-Martov nous explique : « Il y d’abord un combat de conviction au sein du mouvement ouvrier qu’il menait dans L’Humanité en tant que journaliste ». Car l’homme est à l’origine des pages sport du journal de Jean Jaurès, et va les utiliser pour véhiculer ses messages. Le journaliste de So Foot continue : « Il y avait aussi un combat pragmatique comme convaincre les élus de soutenir son initiative et d’aider les classes populaires à pratiquer. Les premiers terrains auxquels ils (les ouvriers) ont accès sont apparus grâce aux mairies socialistes. » Abraham Henri Kleynhoff lutte ainsi sur deux fronts. Il tombera sur un troisième : en 1916, il est tué lors de la bataille de Verdun. 
Toutefois, il ne meurt pas sans postérité. Il laisse en héritage une initiative particulièrement marquante : la mise en place d’une fédération populaire. En 1907, dans les colonnes de L’Humanité, il annonce la création de l’Union sportive du Parti socialiste, future Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT). Sa mission, qui n’a pas varié jusqu’à ce jour : regrouper et fortifier les institutions et les clubs défendant un sport ouvrier et populaire. 
La réussite de l’organisme est immédiate. Au total, en 1914, 41 équipes s’étaient déjà construites autour d’elle. Cette Union sportive va faire éclore de nombreux talents parmi les travailleurs. L’un des exemples les plus éclatants en est Pierre Chayriguès, apprenti électricien, devenu gardien de but dans l’équipe ouvrière de Levallois avant de rejoindre le prestigieux Red Star FC et l’équipe de France de football.
« Les combats initiaux ont perduré. Aujourd’hui, les combats de la FSGT sont l’accès aux infrastructures, le sens de la pratique, la vie associative, etc. », conclut Nicolas Kssis-Martov. Près de 34 000 licenciés, répartis dans 2 300 clubs et 3&nsp;460 équipes sont actuellement sous pavillon FSGT. Une conquête sociale des terrains de football, une émancipation par le sport qui en dit long sur le chemin parcouru par les classes populaires.

Issa Sedraoui Cochet

Entretien avec Nicolas Kssis-Martov dans Le Monde des livres

vendredi 12 juin 2026 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Le Monde des livres, le 11 juin 2026.

« Le foot a toujours cristallisé les enjeux politiques de la gauche »

Vous expliquez que la gauche française demeure largement incapable de « respecter » l’univers du football. Que voulez-vous dire ?

Quand je militais dans le milieu libertaire, à la fin des années 1980, on me regardait comme un extraterrestre parce que j’aimais le foot. La plupart des gens de gauche considéraient souvent ce sport comme un truc de beaufs. Or c’est un univers où il y a une immense vitalité du tissu associatif, avec le mouvement ultra ou des structures comme la Fédération sportive et gymnastique du travail, qui est l’héritière du sport ouvrier et qui organise, par exemple, du foot à sept autoarbitré ou du foot mixte… S’il y a un endroit où tu te confrontes au monde populaire, c’est bien là. Ce sont des espaces d’éducation où l’on s’engage dans la joie. J’aime dire que je suis de la gauche orgasme, pas de la gauche Prozac. Une gauche qui prend son pied dans le combat. Mais, globalement, le monde de la gauche institutionnelle est peu lié à celui du foot populaire. Il y a peu de gens qui passent de l’un à l’autre, peu de transferts… Le mercato est insatisfaisant !

Vous allez jusqu’à dire que le monde des tribunes est longtemps demeuré un « tabou à gauche ». À ce point ?

Oui, parce qu’il n’y avait quasiment aucune réflexion sur le sujet, par exemple sur les premières lois répressives qui ont encadré le mouvement ultra. Or, les restrictions de liberté qui ont concerné les supporteurs en annonçaient d’autres. Et cette absence de réflexion est allée de pair avec des tentatives de récupération, comme Jean-Luc Mélenchon se rendant au Stade-Vélodrome, à Marseille, alors qu’on sait qu’il ne connaît rien au foot.

Parmi les combats de la gauche, il y a le féminisme. Vous abordez peu la question de l’entre-soi masculin dans les tribunes. Pourquoi ?

J’évoque longuement ce qui se passe aux États-Unis et le rôle de la joueuse Megan Rapinoe. Je suis fasciné par la façon dont le féminisme, sous toutes ses formes, s’approprie aujourd’hui le foot, pourtant longtemps un « fief de la virilité », pour reprendre les mots des sociologues Norbert Elias et Eric Dunning. Le mouvement queer et LGBTQI+ (Les Dégommeuses, le FC Paris Arc-en-ciel…) est particulièrement imaginatif dans des combats essentiels comme la lutte contre l’homophobie ou la transphobie. Il faudrait aussi davantage de femmes journalistes dans les rédactions sport. Elles sont encore trop peu nombreuses pour cette Coupe du monde.

Vous dites que vous n’êtes pas de la « gauche Prozac », mais votre livre est quand même un peu déprimant ! La plupart des joueurs que vous citez, et qui incarnent le lien entre football et espérance d’émancipation, appartiennent au passé…

J’en suis convaincu, la nostalgie est un mal nécessaire. Si je cite des figures anciennes, c’est pour expliquer que le foot a toujours cristallisé des enjeux politiques qui sont ceux de la gauche : l’internationalisme, l’antifascisme, l’anticolonialisme, la lutte contre l’antisémitisme, l’antiracisme… Et je voulais montrer que ces combats ont été menés par des amoureux de ce sport, et de grands joueurs. Et, pour moi, cela reste valable aujourd’hui : quand on est de gauche, le football, c’est l’espace idéal pour recharger les batteries !

À vous lire, la suppression de l’assistance vidéo à l’arbitrage [VAR] serait une revendication de gauche. En quoi ?

Parce qu’il faut accepter que le football n’est pas infaillible. C’est ce qui fait sa beauté. Avec la VAR, Maradona [1960-2020] n’aurait pas pu faire sa « main de Dieu ». Est-ce qu’on se rend compte de ce que le football aurait perdu ? Avec la VAR, on met en place un système où les joueurs peuvent tout contester et attendre qu’il y ait une décision d’en haut. Cela revient à leur expliquer qu’ils ne sont pas responsables de ce qui se passe sur le terrain. Comment veux-tu changer les choses si tu considères que le système ne repose pas sur ta responsabilité ?

Vous parlez de « nostalgie nécessaire »… Récemment, sur le plateau de CNews, Pascal Praud regrettait le temps où une foule joyeuse pouvait saluer l’équipe de l’AS Saint-Étienne, finaliste de la Coupe d’Europe, sur les Champs-Elysées (1976). Que s’est-il passé, demandait-il, pour que la victoire du PSG donne désormais lieu à des incidents comme ceux qu’on a vus après la finale de la Ligue des champions ? Que lui répondez-vous ?

Que la France a changé. Il y a une crise économique, une déstructuration de la vie sociale et politique. Le football est devenu le lieu où s’exprime une grande partie de nos problèmes sociaux, politiques, économiques, y compris sur les questions d’immigration, etc. Par rapport à l’époque de Saint-Étienne, la violence sociale prend des formes différentes. Je lui répondrais donc que le climat a changé, et que c’est en partie à cause de gens comme lui, à cause des courants politiques dont il est le porte-voix.

Avec l’émission « L’After Foot », sur RMC, et le podcast à succès de celle-ci, le journaliste Daniel Riolo s’impose désormais comme une figure dont l’influence dépasse largement le seul commentaire sportif. Comment interprétez-vous ce phénomène ?

« Le foot n’est pas une question de vie et de mort, c’est beaucoup plus important que ça », disait le célèbre entraîneur de Liverpool Bill Shankly [1913-1981]. Riolo a compris ça. Il sait que le foot est devenu quelque chose de central dans notre société et qu’on ne peut pas en parler sans parler de la société. Bien sûr, il le fait de son point de vue, qui est un point de vue de droite. Il a repris des thématiques qui sont portées par la droite et l’extrême droite, par exemple la question de l’entrisme islamiste dans le foot. Néanmoins, il se distingue par une réelle compréhension de ce qu’est la binationalité, et de ce qu’elle apporte à notre pays. Et ce qui est drôle, c’est que, sur l’analyse du football pur, il m’arrive souvent d’être d’accord avec lui. C’est aussi ça, le football. Il y a des footballeurs de gauche qui font un foot de droite, et des footballeurs de droite qui font un foot de gauche. De même, il y a des chroniqueurs de droite qui vont défendre des conceptions du foot qui, à mes yeux, sont de gauche…

Que serait, au juste, un « football de gauche » ?

Un foot de gauche, c’est un foot solidaire et de plaisir. C’est résister et gagner ensemble, même quand l’adversaire est plus fort. Et c’est ce dont la gauche a besoin. Aujourd’hui, on a une gauche qui résiste, mais qui perd. Elle doit apprendre à se battre pour gagner. Et pour cela elle a besoin du foot, qui lui permettra de se reconnecter à certaines réalités.

Comment un supporteur de gauche comme vous envisage-t-il la Coupe du monde qui s’ouvre ?

Pour la Coupe du monde au Qatar, ça avait été vite réglé, je n’avais pas pu regarder un seul match. J’avais écrit sur le sujet, je savais qu’elle avait été achetée, j’avais en tête toutes les morts qu’elle avait provoquées. Cette fois, la compétition a lieu aux États-Unis de l’ère MAGA [Make America Great Again]. D’un point de vue purement doctrinaire, donc, et pour de simples raisons écologiques et politiques, de solidarité avec les résistances sur place, il faudrait la boycotter. Il faudrait ne pas la regarder. Il aurait fallu tout faire pour que la France n’y aille pas. Voyez d’ailleurs ce qui se passe déjà pour les supporteurs, les mesures policières, les refus de visas, ce joueur irakien qui a été interrogé sept heures à la frontière américaine, cet arbitre somalien renvoyé comme un malpropre… En même temps, qu’est-ce qu’on fait quand on est face à des Haïtiens, des Iraniens ou des Irakiens qui veulent absolument que leur équipe y soit et participe ? J’ai toujours été tiraillé par cette question, et je ne parviens pas à la résoudre. Et puis, je ne sais pas comment expliquer cela, mais cette Coupe du monde est quand même fascinante. Elle s’annonce comme l’une des plus passionnantes d’un point de vue sportif et politique. Une chose est sûre, même si cette Coupe du monde sera certainement celle de Donald Trump, le foot est plus grand que la FIFA !

Propos recueillis par Jean Birnbaum

Latéral gauche dans Le Monde des Livres

jeudi 11 juin 2026 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Le Monde des Livres, le 11 juin 2026.

Historien du sport et journaliste (pour Sofoot, entre autres), Nicolas Kssis-Martov aime signer des textes engagés, personnels, souvent drôles, qui explorent les liens entre ballon rond et mouvement social, rectangle vert et drapeaux rouges (ou noirs). Déjà auteur de deux livres, Terrains de jeux, terrains de luttes (L’Atelier, 2020) et Qatar. Le Mondial de la honte (Libertalia, 2022), il publie aujourd’hui Latéral gauche. Figures du foot politique.
Rendant hommage au journaliste Abraham Henri Kleynhoff (1878-1916), qui fonda la rubrique sportive du quotidien socialiste L’Humanité, au joueur Rino Della Negra (1923-1944), cet « antifa du ballon rond », ou encore au chanteur jamaïcain Bob Marley (1945-1981), l’auteur propose une excursion (parfois un brin chaotique) à travers quelques moments historiques que la gauche ferait bien de méditer, dit-il, si elle veut « apprendre à marquer des deux pieds ».

J. Bi.